Magazine
D-Side (N°1)

Pays
France

Date de parution
Novembre 2000

Propos recueillis par
?

Retranscription
www.deadstar.net

Adresse url
www.d-side.org

Couverture
 

La pression qui pesait sur toi pour cet album devait être assez énorme, après les accusations portées à ton encontre suite au carnage de Littleton...

MM : Après le massacre de Littleton, et d'autres tragédies pour lesquelles j'ai du porter le chapeau, j'ai tenté en vain de m'expliquer mais tout ce que voulaient entendre les médias, c'était Marilyn manson pourrit la jeunesse. J'ai alors commencé à me replier sur moi-même et, pendant plusieurs mois, je n'ai pas quitté la maison. Mais j'en était arrivé à un point où je devais décider si je restais en retrait au risque de me faire enculer ou si je contre-attaquais pour exploser quelques dents. Ce disque frappe mes detracteurs en pleine mâchoire.

La déclaration d'intention de 'Holy Wood' précise que c'est un album traitant d'un monde vendu aux enfants et détruit par eux. Que veux-tu dire par là?

MM : L'ensemble de la production culturelle et de loisirs aux États-Unis semble être dirigé à l'intention des enfants, ou d'adultes se contantant d'un comportement infantile. La question que je pose avec 'Holy Wood' est "est-ce ce marché du divertissement qui tue les enfants, ou tout simplement le fait de les tuer qui nous divertit?" C'est un phénomène très américain que d'esthétiser la mort, de la rendre glamour, puis de s'en sentir coupable et de vouloir punir ses enfants pour ce sentiment. Aux États-Unis, la mort n'est pas réelle tant que personne ne la enregistré en vidéo pour la diffuser à la télé. L'Amérique est le berceau idéal pour les serial killers et les criminels de masse, car les médias encouragent leurs méfaits en les glorifiant.

Ce type de déclarations ne fait qu'aggraver l'image que ton pays a de toi, alors pourquoi persisiter?

MM : Pour le chaos. Je trouve que les persécutions dont nous sommes la cible sont une bonne chose. Les meilleurs moments de notre tournée précédente ont eu lieu à la fin, alors que nous revenions jouer en Amérique dont nous étions plus ou moins bannis. Tu as parfois besoin d'un adversaire pour te pousser vers l'avant. Malheureusement pour moi, le mien n'est jamais que le monde entier !

Parlons un peu de 'Holy Wood'. C'est un album excessivement lourd et sombre...

MM : Oui, il est plus lourd que ne pouvait l'être 'Antichrist Superstar'. Il a plus de muscles, une osature plus solide. C'est également la première fois que Marilyn Manson sonne comme un vrai groupe, que nous avons une collaboration musicale vraiment étroite. L'album a été écrit conjointement par Twiggy Ramirez et John 5, et leurs positions respectives de bassiste et de guitariste ont été déterminantes quant à la puissance des morceaux. Pour ma part, j'ai également été bien plus impliqué que d'habitude dans la composition. J'ai joué pas mal de guitares et de clavier, et quelques autres trucs par-ci par-là. L'idée de départ était pourtant de faire un album très electronique de façon presque exclusivement acoustique, avec de véritables instruments. Nous avons fait beaucoup de choses expérimentales qui finiront sans doute sur des faces B de singles, nous avons même enregistré quelques chansons purement acoustiques dans le désert. Nous avons travaillé avec Bon Harris de Nitzer Ebb, qui a fait une bonne part des programmations, et c'était vraiment une collaboration excitante. Nous enregistrions des sons naturels et lui en tirait quelque chose de totalement différent. En un certains sens, 'Holy Wood' est notre album blanc des Beatles car il est très expérimental, même s'il est particulièrement lourd, bien plus que nous l'aurions imaginé au départ. C'est devenu l'album le plus sombre que nous ayons jamais enregistré, mais il devait être ainsi pour pouvoir achever la trilogie.

Il y a donc selon toi un lien direct entre les trois derniers albums?

MM : Oui, 'Holy Wood' relie conceptuellement 'Antichrist Superstar' et 'Mechanical Animals', et résume toute l'histoire de Marilyn Manson jusqu'ici. Tandis que j'écrivais les paroles de 'Holy Wood', je travaillais en même temps sur le livre inspiré de l'album, qui, à l'époque, devait également devenir un film que je concevais comme la suite logique du Santa Sangre de Jodorowsky. C'est pourquoi il est évident qu'il y a une histoire sur ce disque. Tu peux écouter la musique et trouver qu'elle se suffit à elle-même, ce qui est vrai en quelque sorte, mais l'histoire que je raconte va bien plus loin que cela. Cet album termine ce que j'avais entamé avec 'Antichrist Superstar'. C'est un disque qui a beaucoup de couches différentes, plusieurs morceaux sont divisés en parties distinctes, en chapitres, car c'est de cette manière qu'est racontée l'histoire. Dans un certain sens, c'est très prétentieux et arrogant, mais ça reste positif car tu ne t'ennuies pas, ce n'est pas un concept fumeux qui prendrait le pas sur la musique.

Peux-tu nous en dire plus sur le récit de cet album?

MM : Le concept de 'Holy Wood' tourne autour de l'histoire d'un innocent à qui on aurait donné le fruit défendu de la connaissance. Après avoir acquis ce savoir interdit, l'innocent décide naïvement d'agir en idéaliste et l'utilise pour améliorer son environnement, ce qui fait de lui un révolutionnaire. Ce qui se passe alors est que la révolution qu'il engendre devient un produit comme un autre du système qu'il combat, que l'ordre recrache cette révolution après l'avoir aseptisée, jusqu'à ce qu'il réalise qu'il se combat lui-même et que le seul moyen de détruire ce monde est de se détruire lui-même. Comme le dit le proverbe, il ne faut qu'une seule balle pour détruire le monde entier, car il ne se trouve que dans sa tête. C'est un peu le même principe que pour Omëga, le personnage de 'Mechanical Animals' qui était une satire de la rockstar. Et lorsque vous entendrez ce disque et lirez le livre qui en découle, vous réaliserez à quel point les personnages de chaque album sont liés.

Des personnages qui sont à chaque fois un décalque de toi-même...

MM : En fait, et pour la première fois, je ne me sens plus comme si je jouais un rôle. Lorsque j'ai écrit 'Antichrist Superstar', c'est comme si j'avais prédit ce qui allait m'arriver dans les moindres détails. Quand ceci t'arrive, tu te poses immanquablement la question : est-ce l'art qui imite la vie ou la vie qui copie l'art? Par de nombreux aspects, 'Antichrist Superstar' n'était pas inspiré par ma vie, mais a fini par la construire et par l'écrire au fur et à mesure que les évènements s'enchaînent. Je suis devenu ce dont j'avais peur lorsque j'étais enfant, un méchant de carton-pâte dont l'image n'effraie plus que les bigots. Mais ce que j'ai appris au fil des années, c'est la nécessité de combattre, même si le combat n'a pas d'autre issue apparente que de semer le chaos, et surtout s'il semble perdu d'avance. Je crois que c'est ce qui me différencie des autres artistes. N'importe qui peut écrire des chansons, mais il est bien plus difficile et joussif de créer le chaos.

De quoi traite ton roman? Et pourquoi as-tu abandonné l'idée d'en faire un film?

MM : Le film que j'avais prévu de tourner est au placard et il n'en sortira que si j'arrive à le réaliser selon mes termes. Je préfère avoir un album et un roman qui disent exactement ce que je veux, que de determiner avec un film que quelqu'un choisira d'édulcorer. Le scénario du film était une histoire très forte, mais beaucoup trop violente politiquement et religieusement pour les gens de ce milieu. J'ai cherché pendant un an quelqu'un qui aurait le courage de le tourner, mais Hollywood semble terrifié à l'idée de prendre des risques, même en sachant que Johnny Deep avait accepté d'y tenir le rôle du président. Il y a une autocensure énorme aux États-Unis en ce moment, à cause des évènements de l'année dernière où on s'est empressé de montrer du doigt le cinéma, la musique ou les jeux vidéos. Suite à cet échec, j'ai repris le scénario de 'Holy Wood' et j'y ai opéré quelques changements pour en faire un livre. Les auteurs qui m'ont le plus inspirés sont William S. Burroughs, Kurt Vonnegut, Aldous Huxley et Philip K. Dick. Ce sont des gens que je vise à égaler, mais nous verrons ce que la critique littéraire en pensera. Je suis très satisfait de ce roman. Je trouve qu'il est très détaillé et qu'il te fait passer par pleins d'endroits et d'atmosphères différentes. Ce que que je trouve étrange, c'est finalement que tu peux en apprendre plus sur moi par ce livre, qui est une fiction, que par mon autobiographie. Il est plus facile d'être honnête lorsque tu mens.

Parallèlement à toutes ces activités, tu continues à peindre, à en juger par les images présentées sur ton site...

MM : Je n'ai jamais cessé de peindre, et j'espère pouvoir montrer une exposition, peut-être quelque chose d'itinérant dans le cadre de la tournée, où nous présenterions également toutes les photos réalisées pour 'Holy Wood' parce que, sans vouloir paraître prétentieux, cet album est bien plus qu'un simple disque pour moi. Nous avons essayer de créer un espace global, qui puisse être considéré comme de l'art, et aussi inspirer d'autres sensations. Peut-être qu'il déclenchera des émeutes à la manière des films de Bunuel et Dali lors de leur sortie, parce qu'ils étaient jugés comme trop provocateurs. À cet égard, 'Un chien Andalou' est sans doute le meilleur film du monde.

L'aspect visuel de 'Holy Wood' semble presque aussi important que la musique...

MM : Oui, c'est vrai, car il s'agit vraiment d'un tout. Le visuel de 'Holy Wood' a été fait par Paul Brown, qui était déjà responsable de nos deux précédents albums, sans compter le live. Nous travaillons et décidons tous ensemble, et nous préférons nous passer de l'intervention de photographes ou de designers extérieurs. Ce qui ne veut pas dire que je prétends être soudainement devenu photographe, mais simplement que notre association dans ce domaine fonctionne bien. Le visuel de ce nouvel album est très symbolique à mes yeux car j'ai commencé à y travailler en même temps qu'au reste du disque. Il s'inspire du tarot et de l'alchimie que j'étudie depuis dix ans. Mon intérêt pour l'alchimie s'était d'ailleurs déjà inflitré dans 'Mechanical Animals' par un chemin détourné, car si tu mélanges les lettres du titre, tu obtiens "Marilyn Manson is an Alchemical Man".

Tu as enregistré en partie cet album dans la maison d'Houdini, qui était féru d'alchimie,. Je suppose que ce n'était pas un hasard...

MM : En fait, 'Holy Wood' est passé à travers diverses phases d'écriture et d'enregistrement distinctes. Nous avons beaucoup expérimenté au fil des mois, même si la majeure partie de l'album a été écrite chez moi, à Hollywood. C'est là que les Rolling Stones avaient écrit 'Let It Bleed' l'année de ma naissance, et comme c'est l'un de mes albums préférés, cela donnait une signification nouvelle à mon travail. La maison d'Houdini a effectivement apporté un peu de sa magie, mais paradoxalement, ce n'est pas pour son ancien propriétaire, dont je connaissais les travaux, que nous nous sommes orienté vers cette maison, mais pour son architecture. Nous l'avons louée car elle possédait des pièces immenses où nous pouvions enregistrer la batterie dans des conditions satisfaisantes, ce qui était à peu près impossible chez moi.

Ta dernière apparition scénique a eu lieu lors du concert de Nine Inch Nails au Madison Square Garden le 9 mai, pour deux titres en duo 'Starfuckers INC' et 'The Beautiful People'. Seriez-vous enfin réconcilié?

MM : Notre relation a toujours eu des hauts et des bas. Je ne saurais dire exactement où nous en sommes en ce moment, mais je pense que nous avons reglé un certains nombre des problèmes que nous pouvions avoir par le passé, ce qui ne signifie pas que d'autres ne vont pas surgir dans l'avenir.

Tu viens de lancer ton label Posthuman. Qu'est-ce qui t'a poussé à le faire?

MM : J'ai pensé qu'il était temps de mettre ma notoriété à profit pour défendre les groupes que j'aime, ce qu'à toujours fait Trent, en promouvant Coil et Aphex Twin par exemple. Je pense que vous apprécierez vraiment l'album de Godhead qui est ma première sortie, et que vous pouvez vous attendre à d'autres surprises du même genre... Mais pas tout de suite, car il est très difficile de cumuler le business du disque et de mener à bien une tache aussi harassante que Marilyn Manson. Je suis arrivé à un point de ma vie où j'ai réussi à vivre le rêve américain. Il ne me reste plus qu'à le transformer en cauchemar.