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Tu as comparé 'Holy
Wood' à l'album blanc des Beatles. S'il y a des références
très claires sur deux morceaux ('Disposable Teens' et 'Lamb
Of God'), ne penses-tu pas que l'ensemble se rapproche tout de
même nettement plus de The Wall?
MM : Beaucoup de mes albums, 'Antichrist Superstar' notamment,
ont été influencé par 'The Wall' de Pink
Floyd. Non seulement parce que c'est une œuvre qui m'est
chère mais aussi parce que c'est la référence,
l'exemple parfait pour tout disque qui développe une histoire.
Celui auquel il faut se mesurer. Je crois que cette remarque est
valable. Si j'ai comparé 'Holy Wood' à l'album blanc,
ce n'est pas en termes de production, de son ou de thèmes
mais parce que cet album a marqué un tournant dans la carrière
du groupe. Les Beatles faisaient à l'époque quelque
chose de complètement différent pour eux. Il y avait
beaucoup d'éléments révolutionnaires et d'ironie
dedans si on prend en considération les événements
qui ont suivi. Que se soit avec 'Happiness Is A Warm Gun' et l'assassinat
de John Lennon, ou avec 'Helter Skelter' et les meurtres commis
par Charles Manson. Ce sont ces choses auxquelles je me suis identifié.
Il ne faut pas prendre cette comparaison au sens littéral.
Et puis, l'album blanc est également sorti l'année
de ma naissance, ce qui est, à mes yeux, significatif.
'Holy Wood' est un disque très cinématographique,
dans le sens ou une trame dramatique sous-tend tout l'album. Si
en l'écoutant on distingue clairement des moments charnières
dans l'histoire, les paroles restent assez floues dans l'explication
et la compréhension du concept. Ne penses-tu pas que, pour
la première fois, tu te sois mieux exprimé par la
musique que par les mots?
MM : Je crois que j'ai vraiment fait un effort pour utiliser la
musique de façon cinématographique parce que la
dynamique des morceaux est beaucoup plus poussée que sur
nos albums précédents. Le "heavy" est
très populaire aujourd'hui, surtout aux États-Unis.
C'est pour cela que je voulais faire une musique classieuse et
de bon goût. Maintenant, quand une chanson est lourde, cela
à un sens et quand une autre ne l'est pas, cela est aussi
significatif. Je suppose que c'est la raison pour laquelle les
textes ne sont pas très clairs. Parce que quand tu commences
à vouloir raconter une histoire, tu pénètre
sur un territoire qui devient presque complaisant. Et je voulais
que les gens puissent apprécier une chanson en tant que
telle et non pas avoir à la replacer dans un contexte.
J'ai d'avantage tapi l'histoire que ne l'est énoncée.
Et j'ai également fait en sorte que 'Holy Wood' se rattache
à ses deux prédécesseurs afin de pouvoir
recadrer le tout dans un contexte plus large.
'Holy Wood' n'est-il pas d'avantage sombre
que violent? N'est-il pas en quelque sorte le disque de la désillusion?
MM : Je suis d'accord avec cela. La violence est le sujet principal
de ce disque, mais 'Holy Wood' n'est pas aussi violent musicalment
et textuellement que 'Antichrist Superstar' qui était un
album sans émotion, froid et nihiliste. Ce disque ne représentait
que la partie de moi la plus destructrice. 'Mechanical Animals'
était l'exploration d'une autre partie de ma personnalité.
Pour 'Holy Wood', je bénéficiais de ses deux cotés,
auxquels est venu se greffer la rage. Columbine a rallumé
le feu en moi parce que les médias ont essayé de
me détruire. C'est ce qui a rammené ce sentiment
de désillusion. Dorénavant, je crois que quand une
chanson est violente ou furieuse, elle est beaucoup plus efficace
parce qu'il y a d'avantage de réalisme et d'émotions
derrière. Ce n'est plus de la violence gratuite mais une
rage profonde qui la motive.
Le concept tourne autour d'une personne qui
engendre une révolution et réalise que la révolution
elle-même est devenue un produit. Sachant que la plus grande
part de tes textes sont authobiographique, comment te situes-tu
par rapport à cela?
MM : C'est très autobiographique. Pour être plus
clair, 'Antichrist Superstar' était basé sur des
rêves. Je rêvais de me voir dans la position de quelqu'un
qui avait beaucoup de pouvoir et qui était menacé
d'être détruit par ce pouvoir. Quand j'écrivais
cet album, j'étais encore très loin de cette situation.
J'ai senti que, d'un point de vue personnel et lyrique, cette
histoire n'était pas finie pour moi. Il fallait que je
me mette dans des situations extrêmes pour y arriver, que
je repousse mes limites pour voir ce qui allait se passer. Musicalement
je trouvais intéressant de développer l'histoire
sur 3 disques. Je ne savais pas si je pourrais y arriver mais
j'ai tenté de persévérer avec 'Mechanical
Animals'. Fin '99, quand les médias m'ont attaqué
à travers Columbine et le reste, j'ai atteint ce sommet
dont j'avais rêvé à l'époque de 'Antichrist
Superstar'. Je devais donc détruire ce que j'étais
devenu et renaître de mes cendres en créant 'Holy
Wood'. 'Holy Wood' est devenu la fin de ma création et,
en même temps, le début de l'histoire. C'est un peu
le serpent qui se mort la queue. C'était le disque le plus
important. Et je crois que si je n'avais pas pu le réaliser,
j'aurais probablement arrêté la musique. J'ai pris
toutes les choses négatives qui m'entouraient pour les
transformer en quelque chose de positif : cet album. Cette histoire
est celle de quelqu'un qui grandit et essaie de s'intégrer
dans un monde qui le rejette. Cela crée en lui une amertume
qu'il transforme en révolution. Ce que j'essayais de dire
avec 'Mechanical Animals', c'est que certaines personnes voulaient
tourner tous mes idéaux en un produit. Comme je les ai
vues venir, cet album fut un commentaire sarcastique qui leur
était destiné. Après avoir atteint la situation
décrite sur 'Antichrist Superstar', je devais me détruire
et tout recommencer. Ou il n'y aurait plus rien eu.
Cela dit, la conclusion reste toujours tragique
puisque le "personnage" doit se tuer à la fin...
MM : On peut le voir comme cela mais il ne s'agit pas tant de
se suicider que de tuer tout ce que tu représentes. On
peut considérer cela comme une tragédie ou comme
un espoir. Dans le sens ou il y a une renaissance, une résurrection
et toujours la possibilité de muer en quelqu'un de nouveau.
C'est la seule chose qui te permette d'avancer et de survivre
dans un monde comme celui-ci. Même avec ces éléments
tragiques, je crois que c'est quelque part une fin très
positive. Pour moi, en tout cas (sourire) !
Serait-ce la raison pour laquelle, à la fin du disque,
au jeu de la roulette russe...
MM : ...il n'y a pas de dernière balle. Tout à fait.
Tu t'es comparé à JFK ou à
Lennon parce que tu dis qu'il existe la tradition de "tuer
le roi" (d'où le titre 'Kill King 33°'). Te considérerais-tu
comme le nouveau roi du rock'n'roll?
MM : Je crois que cela serait un peu trop glorifiant et prétentieux
de ma part de me mettre au même rang que le Christ, Kennedy
et Lennon. Mais j'ai trouvé des parallèles entre
leurs vies et la mienne. J'ai essayé d'apprendre de leurs
erreurs et de ce qu'ils ont essayé de faire. Si l'on considère
'Holy Wood' en tant que tel, sans prendre en compte les 2 disques
précédents, le propos est assez simple. Il s'agit
de prendre conscience du fait qu'on ne peut pas changer le monde,
seulement se changer soi-même. Je pense que c'est ce que
le Christ, Kennedy et Lennon ont compris à travers leurs
morts respectives. Je suis parti de là pour mettre un frein
à l'évolution de l'homme. Parce qu'il est dans sa
nature d'être violent et de tuer le roi. J'essaie simplement
d'échapper à ce processus.
Tu as récemment exprimé ta
sympathie pour le rappeur Eminem. Pourtant, vos approches, toutes
deux radicales, sont très différentes. Eminem critique
violemment son public et s'attaque à des cibles faciles
tandis que tu choisis des sujets difficiles (la religion, les
médias, la politique) et brosses tes fans dans le sens
du poil. N'est-ce pas l'exemple parfait que tu as toujours fait
entre "choquer" et "provoquer"?
MM : C'est une bonne façon de voir les choses mais je pense
que le succès d'Eminem n'est pas dû qu'au seul fait
qu'il soit choquant. Il est talentueux et ses chansons, toutes
offensives qu'elles sont pour certaines personnes, sont intelligentes
et très bien construites. Et je ne pense pas que son second
album aurait eu autant de succès si Eminem n'était
pas bon dans son travail. La question n'est pas d'apprécier
ou de partager ses opinions, mais de respecter le fait qu'il en
ait de fortes. C'est ce que j'aime chez lui. Le fait qu'il ait
le courage de dire et de faire ce qu'il fait. C'est bon de voir
quelqu'un d'autre reprendre le flambeau que j'avais moi-même
repris dans le passé. Parce qu'il y a très peu de
personnes qui osent faire ce genre de choses.
Penses-tu qu'un jour tu oseras critiquer
tes fans comme il le fait?
MM : Son point de vue est intéressant et j'approuve certains
de ses propos. Les gens oublient souvent de respecter la vie privée
des célébrités. Je crois que c'est quelque
chose que tu dois sacrifier si tu veux être dans cette position
de star. Pour moi, les choses sont assez différentes. Après
avoir été attaqué si violemment, à
un point ou je pensais que plus personne n'était à
mes côtés, seuls les fans m'ont soutenu. Tout le
monde voulait ma peau, me voir tomber pour quelque chose dont
je n'étais pas responsable. Et j'ai gagné un nouvel
enthousiasme et un véritable respect pour des petites choses
que je ne considère plus comme acquises. Je suis très
heureux que l'on vienne me voir en me félicitant pour 'Holy
Wood'. Et je ne dis pas cela dans le but de flatter mes fans pour
qu'ils achètent mes disques et plus de T-shirts. Je suis
réellement reconnaissant qu'ils me soutiennent. J'ai vraiment
l'impression que nous faisons partie de la même équipe.
Pourtant, que penses-tu de ceux qui répètent
aveuglement le slogan "We hate love, we love hate" lors
de ta parodie d'un meeting fasciste? Sans être eux-mêmes
fascistes, n'est-ce pas un peu effrayant de voir que la plupart
d'entre eux ont le potentiel de l'être?
MM : Je crois que cela va beaucoup plus loin que ça et
qu'il faut remettre ce slogan dans un contexte plus large. Le
show auquel tu as assisté ce soir consistait d'avantage
en un satire du communisme mais, dans le passé, quand je
faisais cette parodie du fascisme, je crois que ce que je préfèrais
était exactement ce que tu as souligné. Je menais
un groupe de personnes en me moquant du fascisme et, en même
temps, elles nourrissaient exactement ce qu'est le fascisme. Pour
moi, c'était un commentaire sur le rock'n'roll. Dire que
le rock'n'roll est aussi néfaste que les choses contre
lesquels il se bat. En prenant du recul et en observant les évènements,
en dehors de cette performance, on se rend compte qu'il ne s'agit
pas d'exploiter les gens mais les faire prendre part à
quelque chose dont ils sont conscients ou pas. Pour moi c'est
un peu comme une expérience scientifique. J'ai toujours
apprécié le phénomène sous cet angle
(sourire).
As-tu lu des ouvrages sur la manipulation
des foules?
MM : Pas vraiment. J'ai lu beaucoup de choses sur le symbolisme
mais en ce qui concerne la manipulation des foules, je pense que
cela remonte à l'époque où Jules César
levait les bras et rendait la foule hystérique. Il y a
quelque chose de magique et de très puissant qui se passe
entre un leader et son auditoire. Je le comprends et l'apprécies,
contrairement à beaucoup de personnes immatures qui deviennent
du coup dangereuses. Woodstock '99 en est, à ce titre,
une bonne représentation. Certains groupes ont soulevé
la foule d'une manière qu'ils ne pouvaient pas contrôler
et cela a tourné à la catastrophe (plusieurs
viols et un incendie-ndr). C'est ce qui fait toute la différence.
Quand tu es dans une position comme celle-ci, il ne s'agit pas
de manipulation. Il s'agit de déclencher une tornade dans
un immeuble et d'être capable de l'empêcher de sortir
des murs. Mes concerts ne sont rien d'autre qu'un chaos contrôlé.
Pour beaucoup, tu apparais comme quelqu'un
de froid et manipulateur. Comment convaincre les gens de la sincérité
de ton travail?
MM : Je ne ressens pas vraiment le besoin de convaicre qui que
ce soit. Beaucoup de choses que je fais parle d'elles-mêmes.
Ce que je fais est vraiment extrême, ce qui déclenche
un sentiment d'amour ou de haine profond. Les deux réactions
ont autant de valeur à mes yeux. Je n'ai vraiment pas envie
de me vendre à quelqu'un et de le convaincre qu'il doit
m'aimer pour telle ou telle raison. Je sais que je suis sincère
et que je suis parfois très hypocrite dans mon manque de
sincérité. Parce qu'il y a, de manière très
claire, beaucoup de sarcasme dans ce que je fais, je ne me prends
pas totalement au sérieux. Sinon, je ne serais qu'une parodie
de moi-même.
La pochette de 'Holy Wood' a été
interdite aux États-Unis. Comment expliques-tu que, de
façon systématique, tout ce que tu fais choque les
américains?
MM : Les américains ont un sens de l'ironie très
peu développé (sourire). Mais je suis très
heureux que les choses se soient passées ainsi pour cet
album, parce que mon but, en combinant mon visage à la
posture du Christ, était de montrer que cette image, tout
comme l'industrie des loisirs peut être considérée
comme violente et sexuelle. Les gens ont vu cette pochette, l'ont
trouvé offensive et l'ont censurée. Ils m'ont donné
raison. Cela fait des années que je me bats contre la religion
et, pour 'Holy Wood', j'ai voulu approcher le sujet de manière
différente. J'ai essayé de parler de l'évolution
et d'analyser pourquoi l'homme se comporte comme il le fait. Je
suis remonté jusqu'au commencement et ai essayé
de raconter l'histoire du Christ d'une autre façon, en
disant qu'il a été la première célébrité
et que toute l'industrie du divertissement repose sur la religion.
Jésus a été le premier homme célèbre
à être exploité, vendu comme un produit et
mort pour ses opinions dangereuses. Vu sous cet angle, c'est un
personnage auquel je peux m'identifier maintenant alors que, dans
le passé, je ne voulais pas en entendre parler. C'est important
pour moi de garder l'esprit ouvert et de regarder les choses d'une
autre manière.
Provoquer les gens est-il une démarche
délibérée ou une expression naturelle de
ta personnalité?
MM : Être provoquant est ma seconde nature. Je ne résonne
pas de la même façon que les conservateurs. Mais
j'essaie aussi de pousser les gens à réévaluer
les choses en lesquelles ils croient, de les faire s'interroger
sur les raisons qui les conduisent à penser comme ils le
font.
L'année dernière, alors que
tu étais en train décrire 'Holy Wood', tu as sorti
l'album live 'The Last Tour On Earth' et la video 'God Is In The
TV'. Cette année, tu sors ton album, puis le livre qui
l'accompagne et peut-être le film qui l'illustre. Est-ce
une façon pour toi de toujours occuper le terrain afin
de ne pas être oublié? Dans le fond, est-ce que ta
plus grande peur n'est pas de devenir "l'anonyme pitoyable"
que tu décris dans l'une de tes chansons ('Target Audience')?
MM : (rires) Je suppose effectivement que je ne veux
pas que les gens m'oublient. Mais il s'agit plutôt que je
ressens l'envie de toujours créer. Peindre un tableau,
écrire une chanson, réaliser une video ou prendre
des photographies font parties des choses qui me rendent heureux
et dont je ne pourrais pas me passer. Je ne me définirais
pas comme un drogué du travail parce que je ne considère
pas ce que je fais comme du travail mais comme ma façon
d'être et de communiquer. Je ne suis pas le genre de personnes
qui supporte le temps libre. Je ne saurais pas quoi faire si je
prenais un jour de repos. Je me réalise en faisant toutes
ces choses. Mon travail n'est que le reflet de ce que je suis.
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