Magazine
Hard Rock (N°62)

Pays
France

Date de parution
Novembre 2000

Propos recueillis par
Olivier Rouhet

Retranscription
www.deadstar.net

Couverture
 

Le gendre idéal de l'Amérique revient à toute blindée pour battre le fer tant qu'il est chaud, en pleine campagne présidentielle US où les médias et l'entertainment en général sont dans la ligne de mire de candidats qui ont rarement été aussi puritains dans leur programme électoral. Mais ce ne sont pas les élections qui ont motivé l'écriture de ce 'Holy Wood (In The Shadow Of The Valley Of Death)'. Dans notre dernier numéro, M.M. expliquait que le massacre de Columbine l'avait beaucoup inspiré et que ce nouveau disque se voulait un uppercut dans la face de tous ceux qui avaient voulu lui faire porter le chapeau de l'indicible carnage. Entre Christ et JFK, satanisme et marketing, discussion avec l'antistar dans une chambre d'hôtel londonienne.

Hier, ma mère m'a téléphoné et je lui ai dit que je partais t'interviewer. Elle m'a dit : "Mais ce cinglé risque de te tuer!"...

MM : (sourire) Désolé mais je suis trop fatigué pour te tuer. Une prochaine fois, peut-être. Tu lui diras que je suis désolé que tu aies survécu.

Le mois dernier, tu nous parlais du concept d'Holy Wood'. Tu mentionnais 'Antichrist...' et 'Mechanical Animals'. 'Portrait Of An American Family', ton premier disque, compterait-il pour du beurre?

MM : C'est un disque très différent des trois derniers. Lorsque j'ai entamé 'Antichrist', je savais que ce serait un concept que je déclinerais. 'Portrait...' est un premier album : tu écris des chansons, et au final, tu réalises ton premier disque. C'est un point de départ qui n'a rien à voir avec les autres albums, mais je l'apprécie énormément car il m'a permis de poser des jalons.

Crois-tu que Marilyn Manson existerait si tu n'étais pas né aux États-Unis?

MM : Je dirais que les States ont besoin de Marilyn car mon groupe, globalement, est un commentaire, une analyse de l'Amérique. Mes compatriotes ont envie de se regarder dans le mirroir que je leur propose... Il est évident que si je n'étais pas américain, je ne me plaindrais pas des mêmes choses, je serais intéressé par d'autres sujets. Mais je suis malgré tout différent des américains, je ne regarde pas mon pays de la même manière que la majorité, mais comme un observateur des dérèglements de cette nation.

Quelles sont les choses que tu aimes aux États-Unis?

MM : Les choses que j'aime sont exactement les mêmes que celles que je déteste... C'est ça, l'Amérique.

Comment ça?

MM : Les médias par exemple, ils sont ridicules mais, en même temps, ils me distraient... Pour tout ce que tu peux prendre aux States, il existe une raison de l'aimer et de le détester. C'est pourquoi j'aime mon pays. Et c'est pourquoi je déteste mon pays. C'est là la source de mon inspiration. Si je vivais ailleurs, là où tout va bien, je crois que je n'aurais aucune raison d'écrire. Je suis heureux de vivre dans un pays où les gens ont besoin d'entendre un autre son de cloche, je sais que le public a besoin de ma vision. Les gens ont besoin d'entendre un discours différent de ce qui est montré à la télévision tous les jours.

D'une certaine façon, tu peux apparaître comme un génie du marketing tant ta façon de vendre ton image est impressionnante d'efficacité...

MM : Ça fait partie de ce qu'est un artiste : présenter son travail d'une façon attrayante, qui intrigue le public. Je ne considère pas les choses que je fais comme des gimmicks ou du marketing, c'est simplement la façon que j'ai choisie de communiquer. Tout ce que je fais est une représentation de ce que je suis : que ce soit une pub, une vidéo, c'est ma façon de communiquer avec les gens. Tout est important, et ce que tu peux appeler mes coups marketing font partie de mon art.

D'où te vient cet intérêt très prononcé pour le Christ et John Fitzgerald Kennedy?

MM : Aux États-Unis, on n'a jamais autant tenu les divertissements - la musique et le cinéma en particulier - pour responsables du comportement des gens. Mais pour moi, le film le plus violent que j'ai jamais vu, c'est l'assassinat de JFK aux infos. L'un des livres les plus violents que j'ai jamais lu est la Bible. L'une des choses les plus sexuelles, effrayantes et violentes que j'ai jamais vues, c'est le Christ cloué sur la croix. Si vous considérez Marilyn Manson comme responsable de la conduite de vos enfants, je répond que la société est responsable de ce que je suis. J'ai grandit en regardant la télévision, la croix et en lisant vos livres. Vous êtes donc les coupables car vous m'avez élevé, et ce que je suis est le résultat de votre attitude. À la fin, nous arrivons à la situation du serpent qui se mord la queue. C'est également la raison pour laquelle les gens ont créé le concept du diable : j'ai fait quelque chose de mal. Mais c'est le diable qui m'y a poussé. Les gens refusent d'assumer leurs responsabilités.

Pourrais-tu nous expliquer ta conception du satanisme, celle d'Anton Szandor Lavey, celui qui a écrit la Bible Satanique...

MM : Chacun interprète les choses comme il le souhaite. Pour moi, Dieu et Satan sont des mots que les gens utilisent pour désigner le Bien et le Mal. Tout comme mon nom : Marilyn Manson. Mon interprétation du satanisme est une théorie de l'évolution, la survie des plus forts, la préservation de soi, l'affirmation de son individualité et de ce en quoi tu crois. Dieu et Satan n'ont pas grand chose à voir avec cette philosophie, je parlerais plutôt d'humanisme. Satan représente seulement la rebellion car Dieu représente le statu quo. Le satanisme n'est pas, selon moi, une religion, c'est une philosophie, une opinion. J'ai beaucoup appris de Lavey, mais je ne vis pas au quotidien comme il le préconise.

Pour l'instant, je n'ai écouté 'Holy Wood' qu'une seule fois, et j'ai trouvé ça très heavy. Est-ce un choix de ta part ou l'influence de John 5, le guitariste qui est arrivé après l'enregistrement de 'Mechanical Animals'?

MM : J'ai spécialement décidé que 'Mechanical Animals' devait être un disque rock mélodique, car à l'époque où je l'ai enregistré, beaucoup d'artistes se fourvoyaient dans la violence et la non-mélodie. Pour Holy Wood, j'ai voulu relever le challenge de faire quelque chose de heavy, en même temps profond et ironique. Car souvent, le heavy ne requiert pas de talent mais simplement une pédale de distortion. Le groupe au complet voulait enregistrer un disque de heavy. Même les titres qui n'ont pas de guitares sont lourds... dans leur discours, leur message... Être heavy, ce n'est pas uniquement utiliser sa guitare.

Comment as-tu écrit?

MM : J'ai passé trois mois tout seul à écrire mon livre et des idées de paroles pour le disque. Puis nous nous sommes rassemblés avec le reste du groupe. Ce qui est étrange, c'est qu'écrire avec John est très différent d'écrire avec Twiggy. Pourtant 'Holy Wood' est un véritable travail de groupe, la première fois sûrement depuis nos débuts. Nous avons ressenti que nous pouvions enregistrer quelque chose qui n'avait jamais été fait auparavant.

Es-tu en train de réaliser ce que tu as toujours voulu devenir?

MM : Dans un sens, oui. Enfant, je voulais devenir un individu avec sa personnalité, sa propre existance, pas celui que les autres auraient voulu que je sois. Mais je ne désirais pas forcément devenir rock-star...

En quoi ta relation avec la commédienne Rose Mc Gowan t'a-t-elle transformé?

MM : Toutes les relations t'affectent, de toute façon. Mais ce qui est dommage pour les gens qui m'entourent et qui m'aiment c'est qu'ils doivent réaliser que c'est mon coeur qui passe en premier, que je suis vraiment attaché à ma passion première : être créatif et totalement dédié à mon art.

En parlant de relations humaines, que penses-tu du fait de t'être réconcilié avec Trent Reznor?

MM : C'était agréable de se débarrasser de certaines choses qui appartenaient au passé, mais en fait, nous ne nous sommes pas parlé depuis que j'ai réalisé la vidéo de 'Starfuckers Inc'. Nous avons une relation assez particulière. Je suis content que le passé soit derrière nous mais le futur m'importe peu. Tout dépend de lui, pas de moi.

Tu t'es essayé à la réalisation de clips avec N.I.N., as-tu d'autres projets du même type?

MM : Je vais réaliser les clips de mes propres chansons. L'expérience avec Trent a été intéressante, mais à l'avenir, je me consacrerai à ma musique.

Quels sont tes cinéastes préférés?

MM : Hmm... Luis Bunuel, Jodorowski avec lequel je vais monter un projet l'année prochaine et Cocteau. Ce sont des réalisateurs un peu "arty", mais ils ont conçu les films que je préfère.

La culture européenne semble t'intéresser. Que ressens-tu lorsque tu es en France?

MM : Je me souviens de mon dernier concert en France comme étant l'un de mes préférés. Je pense que Paris est une ville dans laquelle je pourrais vivre. Malheureusement, je n'ai jamais eu l'occasion de passer beaucoup de temps là-bas.

Quel est ton planning?

MM : L'album va sortir fin octobre ou début novembre. Nous commencerons à tourner aux États-Unis durant la même période et finirons en Europe fin janvier. Nous allons proposer un gros show, ce qui ne veut pas dire "beaucoup de lights et d'explosions" tout le monde refait ça de nos jours. Le plus important restera la performance, la musique.

Es-tu satisfait du line-up actuel du groupe?

MM : Oui, complètement. John 5 fait vraiment partie de Marilyn Manson. Dans les autres groupes avec lesquels il a joués, il n'était considéré que comme un employé. Ausein de Marilyn Manson, il a été très actif pour l'écriture. Il a co-composé au minimum la moitié des titres.

Est-ce que ta vie a changé en emménageant dans cette étrange ville qu'est Los Angeles, plus spécifiquement à Hollywood?

MM : C'est fort probable, mais j'ai du mal à considérer dans quelle mesure. Le fait est que cette ville m'inspire beaucoup. J'y ressens une sorte d'isolement qui me convient parfaitement car ça m'aide à écrire. Cet isolement vient du fait que ma maison est entouré d'arbres et que je ne vois pas ce qui se passe en dehors de chez moi.

Pour qui vas-tu voter en novembre?

MM : Je ne vote pas, pour moi, tout ça est une mascarade. Mais si je devais choisir, ce serait pour Bush. Gore et Lieberman sont très actifs dans leur action de censure culturelle. La femme de Gore, Tipper, avait lancé le PMRC dans les années quatre-vingt. Ils sont en train de tenter de réinstaller ce genre d'organisme de censure.

J'imagine que tu as trouvé l'affaire Lewinski assez grotesque, non?

MM : Même pas. Ça ne m'a vraiment pas intéressé. C'était une affaire en or pour les médias et ça a permis à Clinton de bombarder quelques pays.

Est-ce que tu continues à recevoir des menaces de mort?

MM : Ça fait plus d'un an et demi que je n'ai pas donné de concert, mais je pense que ça doit encore passer par l'esprit de certaines personnes. Je serai déçu de ne plus en recevoir (sourire) !

Est-ce que ta relation avec les fans est importante?

MM : J'essaie d'être le plus proche d'eux et mon site web me le permet un peu. Mais la relation la plus forte que tu puisses établir, c'est lorsque tu donnes un concert : l'interaction entre ce que nous faisons sur scène et ceux qui aiment notre musique et le manifestent. Il n'y a rien comme la scène. Rien.