Magazine
Total Addict (N°7)

Pays
France

Date de parution
28.04.03

Propos recueillis par
Charlotte Blum

Retranscription
www.deadstar.net

Couverture
 

Pour la promo de 'The Golden Age Of Grotesque', Manson a convié les médias dans l'hôtel le plus cossu de Paris, le Parc Hyatt Vendome, rue de la Paix, la plus chère du Monopoly. Le nombre d'employés est plus élevé que celui des clients, le Coca light est amené sur un plateau d'argent, des mélodies de piano vous anesthésient gentiment dans les salons où tronent deux bacs de 2 mètres d'orchidées blanches (autant dire qu'un seul de ces bacs vaut trois mois de salaire). La grande classe. Il est loin le temps du Holiday Inn de République, l'hôtel où font escale la plupart des rock stars en devenir, juste avant que les budgets des maisons de disques n'explosent. D'ailleurs, pour s'adapter au charme divin ce n'est pas sous le nom de Brian Warner qu'il est enregistré mais sous celui d'Oscar Wilde.

Comme d'habitude, le planning a du retard, ce qui nous laisse le temps de sentir la pression monter. Nous sommes finalement installés dans un petit salon qui jouxte la suite de Révérend, les rideaux sont tirés, l'ambiance est feutrée. Il arrive enfin, accompagné de son attaché de presse. Il se pose sur un fauteuil, le dos droit, l'air calme.

C'est, à ce jour, ton album le plus personnel...

MM : C'était mon ambition, il est un réel reflet de mon esprit. Plutôt que de faire un album personnel de manière conventionnelle, c'est-à-dire en disant, "je me suis réveillé et j'ai pensé ça" ou "J'ai souffert pendant mon enfance donc je suis comme ça", j'ai simplement suivi le cours de ma pensée. J'ai laissé mon subconscient dicter cet album qui est très aventureux, ouvert et cru. Dans le premier morceau, 'This Is The New Shit', je dis "Everything has been said before, there's nothing else to say anymore", ça explique parfaitement mon état d'esprit à ce moment. Je me suis dit que la dernière chose à faire était d'écrire les choses telles que je les ressentais.

Pourquoi as-tu pris autant de temps pour te livrer?

MM : C'est vraiment l'aboutissement de la créativité, comme pour les dadaïstes lorsqu'ils sont arrivés au bout de leur concept : "On a tout dit et tout fait, devons-nous, pour autant, nous arrêter de créer?" Pour avancer, je suis retourné vers des choses simples, un mode de pensée naturel : agir ou se comporter comme un enfant. Plus que d'abandonner les règles de la musique - ce qu'un groupe doit obligatoirement faire quand il entre dans un processus créatif - j'ai laissé de côté les règles que je m'étais imposées pour ne pas travailler dans la routine. Outre l'attente des fans et de ton public, tu as tes propres attentes par rapport à ton travail et j'ai du faire abstraction de tout ça. Je me suis ouvert. L'album est rempli de fragments électroniques très travaillés qui font face aux voix qui elles, sont très brutes. La plupart des prises de voix sont les premières qui ont été réalisées. Des producteurs plus conventionnels auraient dit : "Tu peux faire mieux, essaie encore...", on a fait le contraire en se disant qu'il ne fallait pas y toucher, même si ce n'était pas parfait. C'est le charme de cet album.

Il semble, d'après les paroles, que tu as plus confiance en toi, même s'il persiste des doutes. On dirait que tu imposes moins ta personnalité mais plutôt que tu en joues?

MM : C'est vrai. Pour une chanson comme '(s)AINT', qui concerne une relation que j'ai eu avec quelqu'un, les gens demandent de qui elle parle. Ils n'ont pas remarqué que je parlais de moi-même. Le changement principal de cet album est que, plutôt que de parler de mon entourage, je parle de moi et de l'impact que j'ai sur eux. C'est une perspective différente. Je ne sais pas si j'ai consciemment décidé d'écrire de cette façon, mais c'est comme ça que je me sentais pendant le travail d'écriture.

L'album est également plus ironique...

MM : Il est très sarcastique, et en ça, il correspond plus à ma personnalité. Les européens perçoivent plus l'ironie dans ce que je fais que les américains. Cet album ne traite pas vraiment de la culture américaine comme les précédents à travers lesquels je me battais pour dire qui je suis et ce que je veux. 'The Golden Age Of Grotesque' est comme un parc d'attraction construit sur les ruines d'un champs de bataille. C'est du divertissement, c'est mon propre Disneyland.

Penses-tu que ta capacité à surprendre soit une des clés de ton succès?

MM : C'est difficile à dire. Je pense que c'est une question de timing, de faire les bonnes choses au bon moment. Pour ce disque, ça a été une vraie bataille pour moi de le sortir comme je le voulais, mais pas en terme de création car j'ai été très créatif et je continue à l'être. Je suis finalement content que l'on ait pas suivi le planning prévu, il aurait fallu le sortir l'année dernière mais nous avons décidé qu'il fallait qu'on travaille plus. On voulait en faire un chef-d'œuvre, et je pense que c'est le moment idéal pour qu'il voit le jour.

Musicalement, quelle a été l'implication de Tim Skold?


MM : Nous avons commencé à travailler ensemble sur 'Tainted Love' et nous sommes devenus amis à travers notre position respective de victime après le drame de Columbine. J'ai décidé de bosser avec lui sur 'The Golden Age Of Grotesque', en tant que producteur et programmateur. Et son enthousiasme était si inspirant comparé à celui de Twiggy qui était vraiment ailleurs, que j'ai pensé : plutôt que de perdre un ami et un album à cause d'un manque d'enthousiasme, il valait mieux se séparer en bon termes. Alors Twiggy est parti. Tout le reste du groupe voulait que Tim soit très impliqué, plus que prévu. Le fait qu'il nous a rejoints montre à quel point nous avions confiance dans cet album et que nous étions prêt à tout pour le faire avancer.

Tu es très attaché à la culture européenne... il semble que tu sois un américain qui souhaite s'affranchir des frontières culturelles...

MM : Les hommes jouent depuis toujours un rôle étrange, toujours basé sur la domination et la soumission, le chaos et l'ordre. J'en parle beaucoup sur l'album et c'est pour ça que j'ai utilisé le symbole de Berlin, c'est le berceau de l'expressionnisme, de l'art dangereux et dégénéré. Les gens se comportaient comme s'il n'y avait pas de lendemain car ils ne savaient pas s'il y en aurait. Ironiquement on en est là aujourd'hui. C'est comme ça que j'ai toujours vécu, mais plus dans un sens nihiliste. C'est le bon moment pour moi de faire renaître le cabaret et le Vaudeville, car c'est la seule échapatoire à un monde que tu ne peux pas contrôler.

Comment vas-tu adapter ça sur scène? Certains parlent d'un aspect cirque ou foire au monstre...

MM : Je ne veux pas que ça ressemble visuellement à un cirque ou à un freak show, seulement dans l'esprit. Quand tu appelles quelque chose "monstre", ça en ôte la beauté. Moi, j'essaie de montrer des choses qui sont étranges ou grotesques comme étant le norme de l'univers que j'ai créé. Je veux que mon imagination devienne la réalité pour mon amusement et celui des autres. Ce sera parfois sombre, parfois sarcastique, mais ce sera toujours divertissant.

As-tu eu peur qu'il y ait de mauvaises interprétations de ton disque en te référant à Berlin, à la République de Weimar ou en utilisant des imageries nazies?

MM : J'en suis conscient, en tout cas. Mais il faudrait être vraiment bête pour penser que je cautionne le fascisme. En même temps, le danger de cette imagerie est ce qui rend l'album excitant, c'est comme de rouler à toute vitesse sous drogue, c'est un sentiment que j'ai gardé des créations datant de cette époque, qu'il y avait un danger là-dedans, la vie des gens était menée par ce qu'ils créaient, et tous les artistes qui m'ont inspiré, de Oscar Wilde au Marquis de Sade, ont été torturés quotidiennement à cause de leur imagination.

On a beaucoup lu que le Marquis de Sade serait justement la plus importante référence pour cet album mais on a du mal à percevoir son influence...

MM : C'est plus par rapport à son mode de vie ou le fait qu'il fut très imaginatif et persécuté pour ça. Il a amené énormément de fétichisme dans ses œuvres. Les gens cherchent une référence littéraire et ils n'en trouveront pas car je pense que ce n'est pas nécessaire d'utiliser ce genre d'imagerie ou de language dans une chanson. À la place, j'ai fait autre chose comme pour 'Para-Noir'. C'est un projet que j'ai conduit et pour lequel on a fait de nombreuses auditions. J'ai rencontré beaucoup de femmes différentes, que je ne connaissais pas pour la plupart. Je leur ai demandé d'exprimer leurs sentiments les plus sombres et enfouis, en expliquant pourquoi elles auraient envie de coucher avec quelqu'un. On leur a dit que c'était pour un film et qu'il fallait qu'elle complètent la phrase "I want to fuck you because..." On a conservé les plus intéressantes pour le morceau. Parfois les phrases étaient formées d'assemblages de plusieurs réponses, on a fait des photomontages, c'est un mode d'enregistrement intéressant. C'était toujours pertinent de voir ce qu'ils gardent pour eux.

Dita a eu un rôle important dans la conception de cet album. Les femmes ont toujours été une grande influence pour toi?

MM : Je pense que c'est la peur ou le manque d'intérêt des filles pour moi qui m'a poussé à monter un groupe. Il y a toujours eu des éléments de désespoir et d'amour dans les autres albums, celui-ci parle de relations de toutes sortes. Par-exemple, je me souviens très bien de la naissance de 'Slutgarden'. Je n'ai pas pour habitude de faire écouter un morceau inachevé mais j'aime en jouer certains aux femmes car je pense qu'elles ont un bon rapport à la musique. J'ai joué le morceau à Dita, et elle a eu un regard étrange car elle pensait que cette chanson parlait de ma difficulté à gérer ma rupture avec mon ex (Rose Mc Gowan). Mais elle ne se rendait pas compte que ça parlait de la volonté de se détacher de quelque chose et d'arriver à la remplacer par autre chose. Finalement, 'Slutgarden' sonne presque comme une chanson d'amour pour elle mais à ma sauce, dépravée et folle. Je me base souvent sur l'écoute des femmes, je joue le morceau et je regarde leur réaction, alors je peux analyser. Les femmes et les enfants ont de très bonnes oreilles pour expérimenter de la musique.

As-tu eu l'impression que tu entres dans une nouvelle ère mansonienne?

MM : C'est exactement ce que représente 'The Golden Age Of Grotesque'. C'est un manifeste de mon futur, une nouvelle ère d'expression. J'ai découvert que si je ne suis pas autorisé à mettre certaines images dans le visuel de mon album, car beaucoup d'éléments ont été interdits, je pouvais les mettre ailleurs, dans une exposition, sur mon site, où je veux. Et je souhaite que les gens voient qu'aujourd'hui, la définition ou le résultat de ce que je créé ne tient pas simplement sur un disque, ça va beaucoup plus loin que ça. Le concept du 'Golden Age' est si ouvert qu'il nécessite d'être complété par l'expérience des gens. Donc ce n'est pas "amener l'art au peuple", qui est une réflexion insultante et prétentieuse, c'est amener les gens au niveau de la célébrité. C'est comme si le monde entier était un grand film que je dirigerais.

Aujourd'hui tu n'as plus peur de dire que tu es à la fois un artiste et un entertainer?

MM : Quand j'ai commencé tout ça, j'avais peur de me considérer comme un artiste parce que l'art sonne prétentieux, comme quelque chose qui est réservé à une élite. D'un autre coté, si tu dis que tu es un entertainer, les gens pensent que ce que tu fais n'est pas artistique. Je pense être la personne idéale pour combiner les deux, et que le fait de divertir les gens est un grand art en lui-même.

'Bowling For Columbine', le documentaire de Michael Moore a probablement changé la vision qu'avait les gens de toi...

MM : De la même façon que lorsqu'ils ont lu mon essai à propos de la tuerie de Columbine dans 'Rolling Stone', ce documentaire leur a ouvert une porte sur 'The Golden Age Of Grotesque'. Ce fut la conclusion de la bataille que j'ai engagée avec 'Holy Wood' pour faire changer la vision générale de mon art, y compris celle de mes fans et des gens qui ne m'aiment pas. Et ce n'était pas à des fins commerciales mais parce que j'aime que les gens se posent des questions. Et de la même façon que je m'étais imposé le challenge de les faire réagir sur la politique et la religion, j'ai voulu qu'ils s'interrogent sur moi.

Paradoxalement, c'est plus que jamais le moment de parler politique avec la guerre en Irak...

MM : C'est dans ma nature d'agir à l'inverse des autres. J'en ai tellement dit sur la politique et la religion que ça semble ironique, presque drôle pour moi de répondre à des questions sur la guerre. Ces événements prouvent que c'est dans la nature de l'homme d'être violent et autodestructeur. Pour moi, la façon la plus intelligente d'être patriotique, bien que je n'ai jamais été d'accord avec le gouvernement et que je n'ai jamais supporté un seul de nos présidents, c'est d'être un artiste et de me battre pour la démocratie et la liberté d'expression. Mais aussi de ne pas permettre la duplicité des États-Unis qui veulent contrôler le reste du monde. Il y a encore un besoin de liberté d'expression face à une censure énorme. Je subis encore de nombreuses attaques par rapport à mon art dans mon propre pays.

Tu as dit des républicains qu'ils sont honnêtes. Penses-tu toujours de la même façon après des mois de gouvernement Bush?

MM : Je ne pense pas avoir dit qu'ils sont honnêtes, mais ils sont prévisibles. On ne peut de toute façon jamais faire confiance à un politicien, et je ne prends pas la politique au sérieux, c'est pour ça que je ne vote pas. Les partis politiques te donnent le choix entre deux merdes, il faut choisir le meilleur des deux diables, 'Better Of Two Evils' (comme le titre d'un morceau de l'album). Je pense toujours que l'art dangereux est plus créatif dans les règles conformistes, c'est pour ça que je préférais un gouvernement conservateur. Quand tu vois les limites et que la censure est très pesante, ça rend ton art plus intéressant, ça t'inspire, te donne une raison d'exister. Les États-Unis ont besoin de moi et j'en ai parfois besoin également pour me motiver.

Tu penses que tu ne serais pas Marilyn Manson dans un pays totalement démocratique?

MM : Je ne sais pas si ça peut exister, mais si le monde était comme on le souhaite tous, je n'aurais sans doute pas de raison d'être là.

Où en est ton projet de film dont nous avions entendu parler?


MM : Il y a des choses dans l'air. J'essaie d'enfin aboutir à quelques chose pour travailler avec Jodorowski et j'ai un autre projet dont je n'ai parlé à personne en collaboration avec Gottfried Helnwein (le photographe qui a réalisé la photo de la pochette de l'album et les clichés avec les oreilles de Mickey). Mais je pense que mon prochain défi, si j'ai le temps cet été, sera de diriger quelque chose. Je ne vous dirai pas de quoi ça parle car je veux que ça soit une surprise totale. Ce sera une grande nouveauté pour moi et pour le cinéma car c'est le genre de chose que personne n'a jamais faite. Je souhaite le faire sans financement, ni ressource extérieur et sans ligne directrice. Je ne me soucie pas vraiment du format ou de la durée, ce qui m'intéresse c'est la qualité et la portée du message. Mais je sais que ça vous plaira.

Et pour ce qui est de la bande originale de 'Massacre à la Tronçonneuse'?

MM : J'avais commencé à travailler dessus mais le film a été repoussé et maintenant, à cause de ma tournée, je ne vais pas pouvoir le terminer. Mais à la place, j'ai un autre projet qui est de refaire la musique du 'Cabinet du Docteur Caligari' (film allemand de Robert Wiene datant de 1919 ndr), ce qui est nettement plus intéressant. Quand il s'agit de cinéma, je suis très délicat dans l'utilisation de la musique car je ne pense pas que le rock soit très approprié dans la plupart des films, spécialement dans celui-là. Je n'y mettrai pas de guitare par exemple. Pour mon propre film, je vous accorde une dernière confidence, il n'y aura quasiment pas de musique, ce qui va ajouter à l'étonnement des gens qui doivent s'attendre à ce que je fasse une comédie musicale.

Que te reste-t-il à faire après tout ce que tu as déjà accompli?

MM : Rester présent et apprécier. Être soi-même et jouer, c'est pour ça que je travaille, que je suis allé en studio pendant des mois jusqu'à un sentiment de saturation, afin de produire un chef-d'œuvre qui marquera les esprits. Je suis très fier du résultat et je suis impatient de la jouer sur scène. Je n'ai, en revanche, pas eu le temps de peindre ces derniers mois. Je souhaite aussi sortir un livre avec mes essais dont certains n'ont jamais été lus, car après avoir découvert ceux d'autres musiciens et avoir bien ri, je me dis qu'il est temps que je m'y mette!