Magazine
DKP (N°3)

Pays
France

Date de parution
Octobre 2003

Propos recueillis par
Lynley Dwight

Traduction
Laurence Faure

Retranscription
www.deadstar.net

Couverture
 

The Golden Age Of Grotesque' marque-t-il l'ouverture d'une ère nouvelle pour toi?

MM : Oui, tout à fait. En organisant avant la sortie de l'album une exposition également baptisée 'The Golden Age Of Grotesque', j'ai tenté d'abolir la définition et les cloisons qui existent entre représentation, musique et art. Si j'ai choisi ce nom, c'est en hommage à une période des années 30 particulièrement audacieuse et créative. C'est à cette époque que l'expressionnisme a vu le jour quand certains artistes ont décidé de peindre non pas ce qu'ils voyaient mais ce qu'ils imaginaient et ressentaient. Ce genre d'art a été qualifié de dégénéré et il s'est passé beaucoup de choses avant et après la seconde guerre mondiale. D'une certaine façon, nous nous retrouvons aujourd'hui dans un contexte similaire puisque quand j'ai commencé la composition de l'album, je ne m'attendais absolument pas à ce que les États-Unis soient en guerre avec l'Irak. Mais l'histoire se répète et du coup, certaines chansons prennent un sens différent pour les américains et sans doute aussi pour les gens du monde entier. Je voulais que l'album ramène le désir de laisser parler son imagination et de ne laisser personne - surtout pas soi-même - la contrôler ou la censurer. La période actuelle est très semblable à la république de Weimar, car au départ, les intentions de ces grands artistes allemands étaient bonnes, mais le mouvement est devenu décadent et il s'est détruit. Il a été censuré et a cessé d'exister. Mais on peut toujours se relever de ses cendres et prendre un nouveau départ. 'The Golden Age Of Grotesque' marque l'ouverture d'un nouveau chapitre suite au tryptique qui s'est terminé avec 'Holy Wood'.

On est surpris que tu aies abandonné la religion et la politique qui étaient depuis plusieurs années tes chevaux de bataille et deux des principales sources d'inspiration de tes lyrics...

MM : En travaillant sur ce nouveau disque, je me suis aperçu que j'avais fait le tour de la question et que je n'avais plus grand chose à ajouter. D'où l'attrait pour moi de toutes ces différentes formes de divertissement que sont le vaudeville, le burlesque et le cabaret qui ont vu le jour pendant la seconde guerre mondiale et qui étaient une échappatoire. Arrivé à ce point de ma carrière, je réalise que divertir les gens, c'est être également un artiste. Je veux prouver que le divertissement est la plus grande forme d'art qui soit. Je n'essaye pas d'être un héros et de sauver le monde , mais comme nous ne vivons pas une époque très heureuse, pendant la durée de mon album, on peut s'échapper dans ce monde et, si l'on y accroche, laisser son imagination s'en servir comme point de départ.

As-tu voté?

MM : Non, les gens ont mal interprété mes propos : j'ai dit que si je devais voter, je voterais pour Bush uniquement parce que les Démocrates sont très sournois, qu'ils se présentent sous un certain jour mais font finalement souvent comme les Républicains, qui, eux, font ce qu'ils disent. Je prends les dessins animés plus au sérieux que la politique américaine, c'est tout dire... On peut changer les choses mais pas nécessairement en votant. Je n'ai jamais participé à la campagne "Rock The Vote" où nous allons assister à de grands actes de patriotisme et voir l'arrivée de chansons genre 'Born In The USA'. C'est une façon de motiver les gens mais c'est aussi une forme de propagande que je refuse. Je crois que je peux aider les gens en parlant de ce que je veux ou en portant des oreilles de Mickey, peu importe. Je le fais d'une façon qui attire leur attention et je les fais réfléchir.

Comment s'est passé ta collaboration avec l'artiste Gottfried Helnwein qui a réalisé la pochette de l'album?

MM : Nous continuons à travailler ensemble sur plusieurs projets différents. J'ai écrit la musique de 'Resident Evil' avec Tim Skold qui est devenu mon bassiste et qui a produit 'TGAOG'. Quand nous nous sommes rendus à la première du film, nous avons choisi de suivre la grande tradition viennoise et nous avons fait le spectacle pour nous moquer des stars hollywoodiennes "normales". Alors je me suis peint intégralement en noir et j'ai peint sur Tim une espèce de grosse blessure en hommage à Gunther Bruce, un artiste viennois qui a été arrêté parce qu'il était justement apparu en public comme ça. Dans la foule, il y avait un jeune garçon qui tenait un livre et criait mon nom et c'était le fils d'Helnwein. J'ai ouvert le livre et je suis tombé sur une photo de Gunther Bruce. Si ce n'était pas un signe... Alors je l'ai contacté et nous avons commencé à travailler ensemble. Vous verrez au fil du temps le résultat de nos différentes collaborations, une des premières étant notre scène parce que j'avais particulièrement aimé celle qu'il avait créée pour Macbeth que l'on voit sur son site internet. À l'époque, je n'avais pas encore composé de nouvelles chansons mais j'avais déjà imaginé la scène et je savais que je voulais une chanson qui donne l'impression qu'un piano brûlait, que j'avais besoin d'un éléphant noir et qu'un autre morceau nécessiterait des sœurs siamoises que j'aurais moi-même reliées l'une à l'autre. Il a donc fallu que mon groupe croie en ce que certains considèreraient comme de la folie et concrétiser tout ça. Le processus de création de cet album a été génial même si j'ai perdu mon ami Twiggy. Nous sommes restés amis mais son enthousiasme n'était pas le même que le notre, ce qui signifiait que le résultat s'en ressentait. Alors je l'ai laissé suivre sa route car j'ai pensé qu'il serait plus heureux ainsi et c'est très bien comme ça. Je suis tout à fait heureux du résultat.

Même si tu demeures la tête pensante et le maître absolu du groupe, le départ de Twiggy a quand même soulevé pas mal de questions...

MM : Je sais qu'au départ, les gens se demandaient si le groupe serait le même. La réponse est évidemment : non. Je ne veux pas qu'il soit le même. Marilyn Manson est en perpétuelle évolution. Je change de goûts et de look dès que j'en ai fait le tour et je pense que cela tombe bien puisque les gens ont un temps d'attention relativement court. Je pourrais me contenter de répéter une formule que je sais gagnante mais ça ne m'intéresse pas, je trouve beaucoup plus excitant d'expérimenter de nouvelles choses. Faire ce nouvel album, c'était comme voler dans un magasin ou se masturber dans les toilettes de sa grand-mère - choisissez la métaphore qui vous convient le mieux. Quand on fait quelque chose d'interdit, il y a toujours une espèce de libération et c'est ce qui s'est passé avec cet album parce que moi non plus, je ne disais à personne ce que nous faisions. Pendant la composition des chansons, je n'ai rien dit au groupe. En tant que producteur, j'étais tout ce qu'il y a de moins conventionnel dans ma façon de procéder. Pour 'Para-Noir', j'ai fait appel à plusieurs femme d'âge, de couleur, et de corpulence différents. Elles n'ont pas entendu une seule note mais je leur ai dit qu'elles pouvaient dire tout ce qui leur passait par la tête, la seule obligation étant de commencer par "j'ai baisé avec toi parce que..." Je leur ai demandé de faire une liste de choses qui leur donneraient envie de coucher avec quelqu'un, moi ou n'importe qui d'autre, et j'ai obtenu des réactions très intéressantes. Si je leur avais dit qu'elles chantaient sur une chanson, elles auraient probablement réagi de façon tout à fait différente et elles n'auraient pas été aussi franches. Certaines filles ont refusés de dire "baiser" mais elles ne voyaient pas d'objection au fait de se déshabiller et c'était aussi une position morale étrange. J'ai expérimenté pas mal de choses dont certaines étaient de l'art, d'autres pas.

'Para-Noir' est l'une des rares chansons du groupe avec un solo. Pourquoi ce choix?

MM : John, mon guitariste, est très talentueux. Il n'a jamais pris de drogue ou bu d'alcool de sa vie, alors j'ai essayé de trouver un moyen de lui faire jouer le genre de solo de guitare qui correspondait à la chanson et qui exprimait l'émotion adéquate. J'ai donc dû chercher quelle était sa faiblesse, ce qui le faisait souffrir et ce qui le touchait. Et j'ai trouvé : John est un obsédé sexuel. Certains pensent que je plaisante quand je dis ça, mais John fait l'amour avec au moins quatre femmes différentes par jour et pour moi, c'est un obsédé sexuel. Alors je lui ai mis un bandeau sur les yeux et je lui ai demandé de réfléchir à quoi il pensait dans ces moments-là parce que je ne comprends pas. Je veux dire, je comprends pourquoi on a envie de baiser mais avec quatres femmes différentes par jour, ça m'échappe... Alors je lui ai donné des guitares qui n'étaient pas les siennes, qui n'étaient pas accordées et il a enregistré son solo les yeux bandés. Je l'ai fait jouer comme s'il couchait avec ces femmes anonymes et, avec les filles qui parlent, c'est une association très ironique.

Te sens-tu incompris?

MM : J'espère que je suis incompris! Si tout le monde a une façon différente de te percevoir, ce que tu fais gagne en profondeur. En même temps, je ne veux pas que tout ce que je dis soit mal interprété mais je pense qu'il ne faudrait jamais s'excuser ou s'expliquer parce qu'il ne dépend que de la personne en face de toi d'aimer ou pas ce que tu fais.

Tu étais ami avec Tim Skold avant de travailler avec lui?

MM : Oui, il n'y a rien de sexuel entre nous (rires)! Nous avons fait connaissance parce qu'il sortait avec une amie de la femme avec qui je vivais juste après le drame de Columbine (Rose Mc Gowan). C'était assez normal que nous nous rencontrions puisqu'il était alors dans KMFDM et que nos deux groupes ont été cités comme étant responsables du massacre. Nous avons donc discuté et comme j'aimais ses programmations et ses rythmes, je lui ai demandé de collaborer avec moi sur 'Tainted Love'. Tout s'est bien passé, alors nous avons décidé d'enregistrer l'album ensemble. C'est là que l'on m'a demandé d'écrire la musique de 'Resident Evil' et j'ai décidé de le faire comme un projet extérieur, sans le groupe. Tim en a été le co-producteur et il a joué de la guitare et des trucs que j'ai écrits et sur lesquels nous avons travaillé ensemble. Nous avons le même enthousiasme, la même approche musicale et nous sommes avant tout des fans dans l'âme. Nous détestons tous deux l'uniformité de ce que l'on voit toute la journée sur MTV et la façon dont les maisons de disques considèrent que la musique devrait être composée. Nous voulons que ce que nous enregistrons influence les gens. Tim est suédois, ce qui signifie qu'il a une interprétation différente de la culture américaine. Même chose pour Gottfried. Aussi étrange que cela puisse paraître, je travaille très bien avec des non-américains parce que j'ai un point de vue objectif sur les USA et que je ne me laisse pas aveugler par le patriotisme. Je n'ai pas peur de voir aussi bien les bons que les mauvais côtés de mon pays, et nous avons beaucoup de goûts en commun, des films à la pornographie - même si Tim aime beaucoup plus la pornographie que moi. Pendant l'enregistrement, il m'est souvent arrivé d'avoir une bande-son de cul dans les écouteurs, c'était puéril et très amusant.

Tu parlais de musiciens et d'artistes qui ont été interdits par les nazis et tu as toi-même été victime d'attaques de toutes parts, aussi bien de la droite que de la gauche de ton pays, comme le vis-tu ?

MM : C'est parfait, énerver autant de gens que possible est le credo de Marilyn Manson depuis les débuts. Je crois que mis à part les gens qui t'aiment et te soutiennent, c'est la seule façon de créer quelque chose de fort et si cet album touche d'une quelconque façon les gens qui l'écoutent, alors j'aurais atteint mon objectif. Provoquer la discussion et les questions, voilà exactement ce que nous voulons, sans quoi, il n'y a qu'à regarder des émissions de télé-réalité et c'est terrible d'en arriver là parce que c'est le degré zéro de la créativité.

Il était question que tu passes au cinéma avec une adaptation d'Holy Wood' sur grand écran...

MM : C'est toujours dans l'ère du temps mais jusqu'à présent, faute de moyens suffisants, la pré-production était en stand by. La peinture me permet d'exprimer des choses que je n'arrive pas à exprimer dans la musique et le cinéma sera certainement mon plus grand moyen d'expression car il me permettra d'incorporer toutes ces formes d'art à la fois. Même si j'aime tourner des clips, cela n'a rien à voir avec un film car on est limité par la façon dont les gens vont les regarder et il faut se conformer à un certains standart, ce qui est très hypocrite. Le mot "mort" a été censuré du single 'The Nobodies' mais quand tu regardes 'The Real World Las Vegas' sur MTV, on voit tout le temps des gens qui baisent. Voilà pourquoi j'ai inclu au premier pressage de l'album un DVD qui n'est pas à proprement parlé un film mais une succession d'images tirées de l'enregistrement. Il ne s'agit pas d'un documentaire mais d'aperçus visuels de ce qui se passait dans ma tête pendant sa conception.

Le regard des gens sur toi a pas mal changé depuis ton apparition dans le documentaire 'Bowling For Columbine'. Es-tu satisfait de cette évolution des mentalités à ton égard?

MM : Disons que je suis heureux de la façon dont le public a réagi à mes propos. L'interview que j'avais donné à Michael Moore (le réalisateur) pour parler de la fusillade de Littleton durait plus de deux heures mais au final, il n'en a consever que la partie centrale, ce qui change quelque peu le sens de mes propos. Je ne soutiens pas nécessairement le film car je ne suis pas d'accord avec tout et j'ai horreur d'être impliqué dans la politique à se point. Je crois que la fin aurait pu être bien meilleure, car accuser Charlton Heston d'être responsable de ce qui s'est passé, c'est comme m'accuser moi. Je crois que si je n'avais pas été suffisamment intelligent pour répondre aux questions de Moore, il m'aurait laissé me ridiculier et m'enterrer moi aussi. Si il s'est associé à quelqu'un comme moi, c'est parce qu'il est très libéral, que je partage certaines de ces idées, et qu'il m'arrive de porter des vêtements féminins.

Donc, tu penses que les gens ne te comprennent pas mieux?

MM : Ce documentaire a eu un effet très positif mais je pense que si je n'y avait pas participé et que je le vois, il ne m'aurait pas donné à réfléchir. J'aurais voulu en apprendre davantage sur Columbine, j'aurais voulu voir les parents d'Harrison. Je trouve très étrange de ne jamais les avoir vu, parce que si il y a bien des personnes à interroger pour essayer de comprendre l'attitude de leurs enfants, ce sont les parents et on n'a jamais entendu parlé d'eux. C'est vraiment très bizarre... C'est d'après moi une des lacunes du film.

Tu as dit que ton âge d'or arrive, ce qui te permettra de prouver à ceux qui te sous-estimaient qu'ils ont eu tort. Tu te sens vraiment sous-estimé?

MM : Qu'est-ce que tu as l'air dramatique quand tu dis ça (rires)! J'entendais par là que je veux que les gens changent d'avis sur moi. Je veux leur montrer que je suis très versatile et s'ils n'aiment qu'une seule chose chez moi, faire en sorte qu'ils apprécient aussi le reste. Je veux que mes fans évoluent en même temps que moi mais aussi rallier de nouveaux fans à ma cause et donner envie à des gens qui ne m'auraient pas écouté jusque là de me découvrir. Pour ce faire, je n'ai pas enregistré un album pop, mais je crois que justement, sans essayer, je suis arrivé à faire un album plus accessible car je n'avais aucune pression et aucune influence extèrieure n'a perturbé son processus. Je suis comme tout le monde et il m'arrive parfois d'aimer des choses différentes. Je ne déteste pas Kylie Minogue de temps en temps...

En tant qu'artiste, quelle est ta plus grande crainte?

MM : J'ai toujours dit que ce serait perdre ma créativité mais je n'en ai plus peur à présent, je crois que mes sources d'inspiration ne se tariront jamais. Je me suis vraiment libéré sur cet album.

Penses-tu que le monde a plus que jamais besoin de toi?

MM : Le monde peut continuer à tourner avec ou sans moi. Mais je crois que, sans parler de la guerre, l'époque est propice à l'art. Je n'ai pas eu besoin de passer dix-huit mois sur cet album. Aujourd'hui, le moment est venu pour moi de rappeler aux gens qui sont les patrons : moi et Mickey.