Magazine
D-Side (N°16)

Pays
France

Date de parution
Mai 2003

Propos recueillis par
Yannick Blay

Retranscription
www.deadstar.net

Adresse url
www.d-side.org

Couverture


La démarche artistique de Marilyn Manson est si claire dans sa tête qu'il prêche plus qu'il ne répond réellement aux questions. Préoccupé par ce que vont penser les gens de ses actes de la vie quotidienne autant que de ses créations artistiques, la star est élégamment habillé de noir et blanc lors de son récent passage promotionnel à Paris manque un peu de spontanéité, même s'il faut lui reconnaître un impressionant charisme face aux journalistes. Entre apparente timidité et arrogance contrôlée, il livre aux "D-siders" les informations bienvenues sur son nouvel album, 'The Golden Age Of Grotesque' dans l'obscurité d'une suite de la place Vendôme, l'interview se déroulant rideaux tirés pour mieux perpétuer le mythe et aider à l'écoute de la bonne parole.

'The Golden Age Of Grotesque' semble plus ironique que jamais...

MM : Je pense qu'il est très sarcastique et bien plus proche de ma véritable personnalité qu'auparavant. Les européens semblent voir l'ironie qui se dégage de mon travail, mais ce n'est pas le cas aux États-Unis. Cet album est plus évident en ce sens pour les américains et en même temps il est bien moins centré sur la culture américaine que les précédents. Je cherchais auparavant à exprimer violemment qui je suis alors que cet album marque une étape supérieur, celle qui vient après la bataille orchestrée sur mes précédents disques. Mon œuvre est là pour dire : "Voici ce que je représente, voici mon concept, voici mon Disneyland". Et si une partie de mon boulot est de changer l'opinion des gens concernant la religion ou la politique, il est aujourd'hui plus que temps de s'y mettre même si j'en ai dejà beaucoup dit. Cela semble d'ailleurs ironique et bizarre pour moi de répondre, par-exemple, à des questions concernant la guerre. J'ai déjà dit tellement de choses à ce propos ou à propos de choses similaires, tel que la violence ou l'autodestruction... En ce qui me concerne, être aujourd'hui un patriote américain, sachant que je n'ai jamais supporté aucun gouvernement américain, c'est être un artiste et se battre pour la liberté d'expression.

As-tu voté contre Bush?

MM : Non, je ne vote pas car les politiciens ne m'inspirent aucune confiance, ils sont bien trop prévisibles à mon goût et on ne peut les prendre au sérieux. Devoir choisir entre deux partis, c'est devoir choisir entre deux maux, celui qui est le "moins pire". Il est sur qu'un parti conservateur me fait bien plus peur, il me semble bien plus dangereux. Mais du coup et paradoxalement, je préfererais presque le parti républicain qui pose des limites précises à ne pas franchir, avec une censure très forte car ce genre de gouvernement ne peut que m'inspirer dans mon travail et me donner une raison d'exister tel que je suis. L'Amérique a besoin de moi comme j'ai besoin d'eux et d'un type comme Bush...

Marilyn Manson est donc un pur produit américain...

MM : Si Marilyn Manson existe, c'est parce que le monde n'est pas exactement comme je voudrais qu'il soit.

Il semble en tout cas, que tu aies voulu montrer avec 'The Golden Age Of Grotesque' que tu es aussi très marqué par la culture européenne...

MM : Oui. L'humanité a toujours eu un rôle étrange dans sa propre évolution, balançant entre la domination et la soumission, entre le chaos et l'ordre. Ce sont des thèmes très présents dans le nouvel album. Et si l'Europe y est aussi très présente, c'est parcqu'elle symbolise bien les deux extrêmes de l'humanité. J'évoque Berlin en particulier à cause de tous les symboles que cette ville représente : c'est le lieu de naissance de l'expressionisme, l'endroit où l'art dangereux à peut-être été le plus fécond, peut-être même la ville où les gens se comportent le plus comme s'ils étaient sur qu'il n'y aura pas de lendemain, ce qui me correspond complètement. J'ai toujours été de manière autodestructrice et nihiliste, mais j'insiste aujourd'hui sur le coté décadent, sur une certaine célébration du désespoir et je pense que le moment est approprié pour amener au goût du jour l'esprit du Vaudeville et du cabaret. C'est le meilleur moyen de s'évader d'un monde que tu ne peux contrôler. Je veux inviter les gens dans un monde qui vaille la peine qu'on le défende.

Pour en revenir à Berlin, c'est aussi la république de Weimar le berceau du Nazisme. N'as-tu jamais peur d'être mal interprété?


MM : Peur, non. Conscient de cela, oui. Je pense que le tabou concernant l'imagerie fasciste s'accorde très bien avec les éléments évidents de ma personnalité expressionniste et individualiste. Il faut être idiot pour penser que je soutien le fascisme, mais dans le même temps, le danger de cette imagerie est ce qui rend ce nouvel album aussi excitant que le vol à l'étalage, la conduite en excès de vitesse ou la consomation de drogues. Je souhaite que les gens aient ce genre d'émotion à l'écoute de mes albums et qu'il ressente une impression de danger. Mais il n'y a pas que Berlin qui ait inspiré la thématique de 'The Golden Age Of Grotesque', il faut aussi citer Oscar Wilde ou le Marquis De Sade, des artistes malheureusement persécutés dans la vie de tous les jours simplement à cause de leur imagination ou imaginaire. Leur style de vie est le fait qu'ils aient mis autant d'eux-mêmes dans leur art m'ont toujours fascinés.

Tu mets aussi pas mal de toi et de ta vie dans tes paroles mais toujours avec ironie. Je pense en particulier à 'Ka-Boom Ka-Boom' ou '(s)AINT'...

MM : Beaucoup de gens vont se dire qu'une chanson comme '(s)AINT' est dirigé très lié à ma vie ce qui n'est pas faux. Mais il ressort de cette chanson que je ne parle pas tant de mes relations que de moi-même. Cela s'est fait inconsciemment, mais il est clair que l'ont peut considérer cette chanson sous divers perspectives. En fait, je parle surtout de moi, sur cet album. Ce n'est pas spécialement voulu mais c'est le cas.

As-tu l'impression de te découvrir album après album?

MM : Le but est en tout cas d'être le plus personnel possible, de montrer ce que j'ai dans la tête. J'aime l'idée que c'est mon subconscient qui me dicte ce qu'il faut que je fasse de ma musique. C'est lui qui me dit d'être très ouvert mais aussi très imprudent, d'être "rock". Sur 'This Is The New Shit', je dis que tout a été dit, qu'il n'y a rien à ajouter et je le pensais sincèrement au moment où je l'ai écrit. Je dis ce que me dicte mon inconscient sur le moment et parfois j'obtiens des réponses de mes propres réponses. Avec l'album 'Holy Wood', j'étais arrivé à la fin d'une histoire, à un point où on se dit : "Où cela va-t-il me mener? Puis-je être encore créatif?" Pour aller de l'avant, j'ai décidé de regresser, de me comporter ou de penser comme un enfant et d'abandonner les règles que je m'étais imposées tout comme à mon groupe. J'ai cherché à me couper des attentes du public. Je voulais ce nouvel album le plus ouvert possible avec une quantité de détails, beaucoup d'électronique, mais tout en gardant un aspect live. Peu de prises, notamment au niveau du chant pour garder un effet spontané. Je ne voulais pas de producteur conventionnel ni même d'un flood qui te dis "Tu peux faire mieux, recommence". Une prise et on y touche plus. Tout l'intérêt de faire un nouvel album est de se surprendre soi-même. 'The Golden Age Of Grotesque' marque une nouvelle ère pour le groupe. J'ai découvert que si je ne suis pas autorisé à mettre certaines choses dans ma musique, si je ne peux pas même certaines images dans mes albums parce que je risque d'être censuré, je les place alors autrement par l'intermédiaire de mon site internet ou dans mes performances aux autres installations. Je veux que les gens se rendent compte que tout n'est pas dit dans mes disques, que pour comprendre ce que je fais, il faut aller au delà de ce simple support. L'auditeur a donc son rôle à jouer. 'The Golden Age Of Grotesque' est tellement ouvert que les gens doivent aller plus loin que la simple écoute pour bien le comprendre et en avoir une vision complète.

Te considères-tu comme un artiste ou comme une rockstar?

MM : J'ai peur de me prétendre artiste avec un grand A car cela peut paraître prétentieux. Mais je ne voudrais pas non plus qu'on ne me considère que comme un artiste de variété car le coté artistique est dans ce cas peut reconnu. Je pense que je suis la bonne personne pour combiner l'art et le divertissement et je pense pouvoir montrer que tout le divertissement peut être un art. Tout comme le style de vie lui-même peut être un art, je pense notamment à l'esthétique du Dandy. Je ne cherche pas forcément à rendre l'art accessible aux gens mais plutôt à leur permettre d'atteindre la célébrité et qu'il se rendent compte que la vie et leur monde ne sont rien moins que du cinéma.

Il semble que le documentaire 'Bowling For Columbine' de Michael Moore où tu fais une instructive apparition ait changé la manière dont certaines personnes t'appréhendaient...

MM : On me regarde effectivement différemment. En tout cas, cela ouvre la porte à une meilleure expérimentation et compréhension de mes disques. C'est parfait pour le 'Golden Age Of Grotesque'.

Quel sera l'importance du "grotesque" dans tes prochains shows?

MM : Je veux retrouver l'esprit du cirque, du freakshow, tout en montrant que ce que considère certaines personnes comme étrange et anormal correspond à la norme dans le monde que j'ai créé. Je veux aller aussi loin que mon imagination peut m'emmener pour mon propre amusement autant que pour celui des autres. Cela peut être sombre, sarcastique mais toujours divertissant.

Qu'a apporté Tim Skold (ex-KMFDM) à Marilyn Manson selon toi?

MM : Notre collaboration a commencé au moment de l'enregistrement de la reprise de Soft Cell, 'Tainted Love'. Nous étions devenu amis lorsque KMFDM et Marilyn Manson s'étaient retrouvés impliqués dans la fameuse fusillade (Littletown Colorado) dont nous n'étions évidemment pas coupables. Je voulais qu'il travaille aussi sur l'album. Il s'est occupé de la production et de la programmation. Son enthousiasme a été une très grande source d'inspiration. Twiggy, mon ancien fidèle collaborateur, avait perdu de cet enthousiasme pour le groupe. Au lieu de perdre un ami pour un album, j'ai préféré m'allouer les services d'un autre ami, Tim. Il me fallait quelqu'un qui s'investisse d'un point de vu créatif dans le groupe.

'The Golden Age Of Grotesque' n'était-il pas prévu pour l'année dernière?

MM : Il s'agit juste de réaliser le bon truc au bon moment. Je voulais le paufiner au maximum car je voulais que cet album soit un chef d'oeuvre.

Peux-tu nous dire sur la chanson 'Para-Noir' que tu interprètes avec ta copine Dita Von Teese...

MM : C'est une sorte d'expérience que j'ai mené, une sorte d'audition. J'ai demandé à différentes femmes d'exprimer leurs sentiments les plus sombres en expliquant pourquoi elles ont voulu avoir une relation sexuelle avec quelqu'un, quelqu'un en général pas moi en particulier. J'ai organisé cette chanson comme un metteur en scène et j'ai expliqué à ces femmes que je voulais qu'elles commencent leurs phrases par : "I want to fuck you because..." et qu'elles dient ensuite tout ce qui leur passe par la tête. J'ai gardé les résultats les plus intéressants. Parfois une même phrase est constituée d'un montage de propos de différentes femmes. Il est toujours très intéressant de donner l'opportunité à quelqu'un de dire des choses qu'elle ne dirait pas normalement.

Et 'Slutgarden'?

MM : J'ai conçu cette chanson comme d'un compte dégoutant à l'adresse des femmes. Je pense qu'elles ont souvent des réactions malicieuses face à la musique. J'ai fait écouté ce morceau à ma girlfriend au début de sa composition. Elle a tout de suite pensé que je reglais dans cette chanson des problèmes que j'avais eu avec ma précédente petite amie. Cela parle plus généralement du fait de remplacer d'ancien soucies par de nouveaux. Mais on peut considérer ce titre comme une chanson d'amour sous l'angle de ma vision malade et dépravée. Il y a beaucoup de choses de ce type sur l'album. Et j'aime tester mes chansons sur les femmes et les enfants. Leurs réactions sont toujours instructives. Je solicite leurs oreilles mais je ne demande jamais leur opinion car toutes les opinions sont différentes. Je me considère comme un chef cuisinier, je ne veux pas recevoir d'ordre des gens que je sers mais je veux créer quelque chose pour eux.

Où en est ton projet de film avec Jodorowski, 'The Sons Of El Topo'?

MM : J'ai profité de ma venu à Paris pour en parler avec lui. Mais il n'y a encore rien de concret. On cherche des finances. J'ai aussi parlé avec Gaspard Noé d'un projet de film porno. Il voudrait en tout cas qu'il voudrait que je joue dans un de ses films. Sinon, j'ai un projet de film avec Gottfried Helnwein. J'espère aussi pouvoir mettre en scène mon propre film, peut-être cet été. Il n'y a rien encore de vraiment élaboré car j'espère pouvoir me surprendre moi-meme. Je voudrais le faire sans conseils particuliers ni finances extérieurs. Je ne veux pas devoir me limiter sur le plan de la durée ou du contenu, je veux juste me faire plaisir. Il n'y aura pratiquement pas de musique non plus.

Et quand est-il de la musique de 'Massacre À La Tronçonneuse 3'?

MM : Le tournage a été regardé. Ce projet est pour le moment au point mort. Mais j'ai d'autres projets, comme celui de refaire la musique du fameux 'Cabinet du Dr Caligari'. Ce sera instrumental et bien plus délicat que d'habitude car je ne crois pas qu'un musique rock'n'roll soir appropriée. La seule liberté que je m'octroie pour cette BO concerne l'instrumentation qui sera inhabituelle pour ce genre de film.

Qu'est-ce que l'on peut te souhaiter aujourd'hui?

MM : De continuer à prendre du bon temps et à pouvoir jouer sur scène mes créations. Si je passe autant de temps en studio, c'est dans la perspective de pouvoir jouer mes nouveaux morceaux sur scène. C'est la scène qui me motive.