Magazine
Epok (N°36)

Pays
France

Date de parution
Mai 2003

Propos recueillis par
Estelle Surbranche

Retranscription
www.deadstar.net

Couverture
 

Pour votre nouvel album, vous vous êtes inspiré de l'univers des années 30. Qu'est-ce qui vous a attiré dans cette période?

MM : C'est précisément à cette époque qu'en Amérique la mode est devenue une marchandise marketing. Les États-Unis combattaient le fascisme, mais en même temps, ils devenaient des monstres en essayant inconsciemment de persuader les gens d'acheter des vêtements, des produits américains... Il y a toujours eu une part d'ombre derrière nos actions. Au-delà de cela, j'aime cette période parce qu'il y avait un besoin, une excitation vitale. Les gens voulaient ressembler aux acteurs qu'ils voyaient dans les films et vivre comme eux. Les années 30 à Berlin ou à Paris ont été une décennie particulièrement créative... Parce que les gens vivaient au bord du gouffre. Ils sentaient la guerre arriver et faisaient tout ce qui leur passait par la tête. Ils savaient qu'il n'y aurait pas de lendemain, alors ils ne bridaient pas leur imagination. Souvent, les hommes ont peur de s'exprimer pleinement : ils censurent ce qu'ils considèrent comme mauvais, leur immoralité, leur coté vicieux... Or, il ne faut pas avoir honte, car ces choses-là font partie de soi, on ne peut pas les contrôler. Pour moi, le Berlin des années 30 est un sale gamin, plutôt innocent, qui en grandissant est devenu un monstre. Finalement, c'est comme les relations humaines, il arrive toujours un moment où l'on ne contrôle plus rien, un moment qui mène à la destruction. Les gens aiment le chaos, car le chaos est excitant. J'ai utilisé cette énergie comme inspiration symbolique sans pour autant que mon album sonne "années 30". Je voulais juste capter l'esprit et m'inspirer des gens qui ont changé la manière de faire du spectacle, comme Bertolt Brecht.

Cet album a-t-il été construit selon ce principe, hors de tout contrôle?

MM : Je l'ai fait comme un enfant - exactement comme je le voulais. Je ne me suis rien imposé. Ainsi, lorsque mon manager et ma maison de disques m'ont pressé pour écouter les bandes, je me suis enregistré en train de parler à mon chat Lily. Je leur ai tout envoyé en leur disant que c'était le single, ils ont rigolé deux secondes, puis m'ont dit : "Allez, maintenant fais-nous écouter les vraies bandes." Je leur ai répondu d'aller se faire foutre. Pour l'artwork, ça a été exactement la même chose. Je n'ai laissé personne entraver mon imagination. Je n'ai jamais honte de ce que je fais.

À vous entendre, on a parfois l'impression que les États-Unis sont carrément une dictature...

MM : La plupart des gens le pensent, mais ils ont peur de le dire. Les américains ont toujours été très patriotiques et ça n'a fait qu'empirer depuis l'attaque de New York. Je sens parfois que nous sommes au bord de la terreur. Lorsque l'on t'abjure constamment de te repentir de tes péchés, lorsque l'on veut t'obliger à dire que tu crois en Dieu sinon tu iras en enfer... le fascisme n'est jamais vraiment mort, il a été recréé à travers le capitalisme. J'aime être américain mais il faut être conscient de ce que tu vois et reconnaître les choses pour ce qu'elles sont. On dit que les fascistes sont stupides, que leur patriotisme mène à la violence. Mais ceux qui suivent la mode sont identiques : ils prennent les choses qu'on leur vend pour argent comptant, sans se poser de questions. Les américains ont réussi à convaincre le reste du monde qu'ils deviendront des individus à part entière en achetant les choses qu'ils produisent, en leur faisant écouter la musique qu'ils font. Je dénonce cette situation depuis dix ans. Je n'ai cependant pas voulu faire un album avec plein de protest songs : je me vois assez mal m'acheter une guitare folk et chanter des trucs de hippies ou refaire Woodstock. Je suis un entertainer. Je me suis donc vraiment concentré sur mon univers, sur cette créativité artistique du grotesque, du vaudeville et du cabaret. Comme mon art, ces spectacles étaient conçus pour s'échapper du qotidien. Les gens riaient et cela leur permettait de mieux s'endormir la nuit.

Vous jouez beaucoup avec les symboles nazis. Quel est le sens de cette provocation?

MM : Le fascisme ou n'importe quel "isme" à pour objet d'enfermer et de contrôler les esprits. Mon but est justement le contraire : j'essaie d'ouvrir le cœur du public en le provocant constamment. J'aime jouer avec ces symboles et piéger les gens de manière à les faire douter de leurs propres croyances. Si quelqu'un s'inquiète, pense que je peux abimer ces valeurs religieuses ou ruiner l'éducation qu'il donne à ses enfants, je pense qu'il ferait mieux de remettre en question ses valeurs, car je ne suis qu'un homme. Je ne suis pas si puissant. J'utilise, certe, une imagerie ou des éléments qui rappellent aux gens le nazisme, mais il ne faut pas oublier que j'y juxtapose des images de décadence. Justement, 'The Golden Age Of Grotesque' parle de ça : du chaos organisé. Cela m'amuse plutôt d'entendre des gens me dire : "Tu ne peux pas utiliser cela parce que ça rappelle le fascisme." J'adore leur répondre : "Ne crois-tu justement pas être fasciste en m'interdisant d'utiliser ces symboles?" Cette action est, d'une certaine manière, politique puisque je pointe du doigt leurs faiblesses... Nos dirigeants font un travail dont nous ne voyons jamais les bénéfices. Pour moi, il ne sont pas plus réels que des personnages de dessins animés.