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Je tiens d'abord à
vous remercier d'être avec nous aujourd'hui. Je sais que
très peu d'artistes américains osent venir en ce
moment en France en raison de la crise internationale. Vous avez
hésité avant de venir ici?
Non pas du tout. La France a toujours soutenu ma musique
et les artistes français m'inspirent beaucoup. Dès
le départ, la France a compris que ce n'est pas parce que
je suis américain que je suis forcément solidaire
des actions de mon gouvernement. Pour ce qui est de mon opinion
sur la position de la France vis à vis de son opposition
envers les États-Unis, sachez que je n'ai aucun pouvoir
sur les américains. Je ne suis pas un homme politique mais
je suis un artiste. Si l'Amérique mène cette guerre
et dit représenter la démocratie, alors je me dois
en tant qu'artiste de me battre pour la démocratie et la
liberté d'expression. Ma présence en France est
ma façon personnelle de me battre pour la démocratie
en tant qu'artiste.
Vous comprenez ces artistes américains
qui préfèrent, pour l'instant, rester aux États-Unis?
Ces acteurs qui semblent bien partis pour annuler leurs venues
au festival de Cannes?
Non, je ne comprends pas. je pense que l'art est un moyen
de nous libérer de la politique. C'est pour cela que je
m'efforce de garder les thèmes de la politique et de la
religion présents dans ma musique. Ceci au lieu d'essayer
de me plier à un style qu'on m'aurait imposé.
Vos trois derniers albums formaient une trilogie
qui racontait une histoire. Est-ce que ce nouvel album ouvre un
nouveau cycle ou est-ce juste un simple album?
Sur mes trois albums précédents, j'ai entrepris
de raconter une histoire sur moi-même. Je me suis dépeint
mais il n'y avait pas de distinction entre la fiction et la réalité.
J'étais à la fois le bon et le méchant. Puis
c'est devenu un espèce de combat car l'Amérique
- mon propre pays - ma attaqué. On m'accusait d'être
trop violent. Mais je sais également rester patriotique
à ma façon. Je me lance toujours de nouveaux défis
à travers les thèmes de mes chansons. C'est d'ailleurs
là que réside la vrai travail des artistes. C'est
montrer les avantages et les inconvénients de leurs pays.
C'est important, pour moi, de vivre aux États-Unis. Ce
pays a besoin de moi, que ça lui plaise ou pas. Je suis
un petit peu l'avocat du Diable en fait. J'ai surmonté
beaucoup d'obstacles au cours de ma carrière ainsi que
dans ma vie privée depuis mes deux derniers albums. C'était
comme si je remportais une bataille et quand on gagne il faut
construire quelque chose de neuf après. Ce 'Golden Age
Of Grotesque' est un peu mon parc d'attraction, mon Mickey Mouse,
mon Disneyland à moi. J'ai voulu créer un album
qui dévoile davantage ma personnalité par rapport
aux albums précédents. C'était comme si je
renaissais. Je ne voulais pas qu'on ai l'impression que ça
soit l'album d'un trentenaire mais d'un gosse de dix ans parce
que c'est l'âge de Marilyn Manson. C'est aussi un message
que j'ai voulu faire passer.
Votre dernier album parle beaucoup de sexe
et beaucoup moins de religion. Vous pensez que votre combat contre
les puritains est fini?
Je crois que mon combat pour la liberté d'expression
ne finira jamais. Car quoi qu'il arrive, il y aura toujours quelqu'un
qui voudra vous censurer. Je veux montrer aux gens que c'est mon
cheval de bataille depuis le départ. Je représente
quelque chose, je veux pouvoir exprimer mes opinions. Je me suis
battu jusqu'à maintenant pour faire cet album, il est à
mon image. J'ai envie d'emmener les gens jusqu'au plus profond
de mon imagination. Je suis parfois sombre, cynique, parfois sexuel
et il m'arrive aussi d'être violent. Mais j'espère
que cet album est le plus expressioniste et coloré que
j'ai fait jusqu'ici. J'ai essayé de peindre des images
avec des mots, j'ai même dû en inventer certains.
Vous dites que cet album est votre Disneyland,
j'ai trouvé cet album plein d'humour. Vous pensez que c'est
votre album le plus drôle?
Je crois qu'écouter cet album, c'est un peu comme
si tu passais une heure avec moi dans une pièce. Si cela
signifie que mon sens de l'humour apparaît dans cet album,
je peux dire en effet que j'ai voulu être plus drôle
car je me suis senti à nouveau libre. Je n'avais pas de
limite, un peu comme les enfants quand ils ignorent les règles.
Par-exemple, quand ils ne savent qu'il ne faut pas courir autour
de la piscine parce que c'est dangereux car ils ne peuvent pas
lire les panneaux d'interdiction. Cet album n'a pas de règles
non plus. J'ai du briser les règles édictées
par l'industrie de la musique mais aussi celles que je me suis
imposées à moi-même.
À propos du titre, vous pouvez me
dire ce qu'est le "grotesque" selon vous?
Grotesque est devenu un terme péjoratif dans la
langue anglaise. On l'utilise pour définir ce qui est laid,
interdit et dénué de beauté. J'ai toujours
gravité autour du grotesque car, pour moi, ce mot représente
une partie de notre imagination que l'on occulte souvent. Au théâtre,
le grotesque, le vaudeville et le cabaret ont joué un grand
rôle en Europe avant la seconde guerre mondiale. Je me suis
largement inspiré de la symbolique de l'époque hollywoodienne
des années trente où les gens s'habillaient comme
s'ils étaient continuellement dans un film. Je me suis
aussi inspiré de Berlin où les gens créaient
cet art subversif et dégénéré qui
a donné naissance à des œuvres éminentes.
La même chose se passait aussi en France. Cet art est né
de la peur car il n'y avait pas de lendemain et les gens de cette
époque le savaient bien. Je crois que nous vivons la même
chose aujourd'hui. La sortie de cet album arrive donc à
point nommé de par son inspiration, car l'histoire se répète
et nous nous retrouvons exactement dans la même situation.
Vous pensez vraiment que nous sommes à
nouveau dans les années 30, à l'aube d'une grande
guerre?
Il y a beaucoup de similitude entre ces deux périodes.
Mais personnellement je trouve ça positif de pouvoir éloigner
les gens de ce climat de guerre même si ce n'est que le
temps d'une chanson, d'un album ou d'un concert. À l'époque,
le cabaret et le Vaudeville permettaient aux gens de s'évader
un peu. j'ai créé un monde imaginaire, c'est ce
que j'ai voulu montrer aux gens. C'est à la fois très
négatif et très positif.
Votre dernier clip est superbe,
je tenais à vous le dire, c'est très inspiré
par les années 30 apparemment tout comme le visuel de votre
album. Vous êtes fasciné par le 3ème Reich
et l'idéologie qui était en train d'accéder
au pouvoir à l'époque?
J'aime prendre les symboles fascistes et les
mélanger à l'art expressionniste. Le Swing, par-exemple,
était à l'opposé des mouvements militaires
réglementés. L'association des deux peut créer
une juxtaposition très forte. Ces mouvements isolés
ne m'intéressent pas, ce qui me plait c'est l'association
des deux. C'est dans le pur esprit de Marilyn Manson. Les gens
peuvent y voir beaucoup de choses sans être sûrs de
ce que ça veut dire mais c'est justement là que
réside le pouvoir de l'art. Il ne s'explique et ne se défend
pas. Mieux vaut qu'il pousse les gens à réfléchir
et à discuter. Il faut qu'ils puissent regarder autour
d'eux et observer les similitudes entre le monde et leur mode
de vie. Ce qui m'a le plus frappé dans le symbolisme berlinois,
c'est la personnification de la ville que l'on voyait comme une
femme ou comme un enfant méchant qui transgressait les
règles et avait un comportement qui allait en s'empirant
jusqu'au jour où quelqu'un a fini par le punir. Cela m'a
fait penser aux relations avec autrui. Cet album aborde beaucoup
ce sujet là. il traite des relations personnelles qu'on
a avec les femmes, les amis, le reste du monde, le chaos et l'ordre,
l'art et le commerce. Cela nous rapproche beaucoup de Berlin où
ces relations partaient d'une bonne intention et ont fini par
être passionelles et décadentes à tel point
qu'on en a eu peur et qu'on a voulu en finir car c'était
devenu ingérable. C'est un des thèmes principaux
de l'album. C'est pour ça que j'ai choisi le symbolisme
berlinois.
En vous écoutant
expliquer ce concept, on se dit que ça ferait une excellente
comédie musicale !
Oui, on peut le percevoir ainsi. Cet album est
- dans un sens - ma comédie musicale. Il a sa part d'insultes
et de compliments. C'est à la fois une lettre d'amour et
une lettre d'insultes.
Pensez-vous que l'art aujourd'hui
est grotesque?
L'art majeure est grotesque. Tout art accessible
aux masses est facile à comprendre, ennuyeux et sans interêt.
Mais il en faut pour tous les goûts. Il faut des œuvres
qui fédèrent et d'autres qui sont là pour
les défier. Mon travail est justement de défier
la norme et le statu quo. J'avoue que c'est très puéril
: j'agis comme un sale gosse qui refuse de peindre le ciel en
bleu ou les vaches en noir et blanc mais plutôt en violet
! Mais j'ai toujours été comme ça. J'applique
aujourd'hui ce raisonnement à la musique plus que jamais.
J'espère inspirer les gens, pas nécessairement à
m'imiter mais je les invite à défendre leurs idées.
Je ne prône pas la révolution mais je m'insurge contre
tout ce que je vois et que je n'aime pas dans le but de faire
réagir les gens qui sont à l'origine de ce que je
refuse. C'est révolutionnaire, je le conçois, mais
ce n'est pas une vraie révolution.
Vous pensez qu'un artiste
doit amener l'art au niveau du grand public ou bien que c'est
au public de faire l'effort d'aller vers l'art?
C'est plus compliqué que ça, car
l'art - surtout aux États-Unis - est souvent perçu
comme quelque chose de prétentieux que l'on trouve dans
les musées et donc pas accessible à tous. Tandis
que le divertissement, c'est l'opposé. Il joue sur l'instant
présent et se termine quand on quitte la scène,
mais mon but est de montrer aux gens que le mélange des
deux peut donner quelque chose de puissant. Affirmer au public
que l'on va tenter de se mettre à son niveau, je trouve
cela vraiment insultant. Je préfère inviter les
gens à faire partie intégrante des spectacles. Je
préfère l'idée que les gens puissent se sentir
à leur place lors d'un concert, une comédie musicale
ou d'un film. De cette façon tout le monde devient une
star.
Juste une question à
propos de votre groupe. Avez-vous des nouvelles de Twiggy Ramirez,
votre bassiste qui vous a quitté il y a peu de temps?
Nous sommes restés en bon terme. Il a
choisi de travailler avec un autre groupe. Les gens voulaient
savoir si Marilyn Manson en serait affecté et la réponse
est non. Je veux que mon groupe soir plus fort et plus original.
Cela fait partie du processus d'évolution du groupe. C'est
toujours bizarre de mettre une amitié entre parenthèse
mais c'est aussi la preuve que mon groupe et ce dernier album
me tiennent vraiment à cœur.
Parlons du documenatire
de Michael Moore : 'Bowling For Columbine'. Beaucoup de gens ont
changé d'avis à votre sujet après avoir vu
ce film. Ils ont découvert que derrière l'image
trash, il y avait un raisonnement intéressant. Vous avez
senti ce changement d'opinion à votre égart?
Le plus étrange dans 'Bowling For Columbine',
c'est que ce que je dis à Michael Moore, je le disais déjà
au début de ma carrière. Le nom même de Marilyn
Manson est la preuve que dans la culture américaine, nous
glorifions la violence, nous en avons honte et après il
nous faut trouver un bouc émissaire. Je me suis auto-proclamé
Antéchrist Superstar dès le départ. Quand
les gens disent qu'ils aiment mon discours et qu'ils ont changé
d'opinion à mon égard, c'est bien-sûr un compliment
mais il faut aussi qu'ils sachent que je n'ai pas tenu ce discour
à cause de ce qui s'est passé. J'avais déjà
cette attitude avant d'être retenu responsable. Du coup,
c'est encore plus ironique car ils en veulent à un artiste
qui leur a fait remarquer leurs déclarations erronées.
Je pense que c'est un documentaire important mais je ne cautionne
pas certains points politiques. C'est justement pour cela qu'il
est encore plus important du moment qu'on sort de la salle en
discutant du documentaire ou qu'il nous ai fait changé
d'avis ou remettre en question nos idées initiales : l'auteur
a réalisé un film fort. Et je respecte l'œuvre
de Moore pour ça.
votre nouvel album aux États-Unis
a-t-elle été perturbé par la guerre en Irak?
Non, ça ne m'a pas touché. J'aurais
pu avoir peur de voyager ou de venir en France mais ce n'est pas
mon but. Le mien est de défier la peur et de dépasser
tout ça. Il faut que les gens puissent exprimer ce qu'ils
ont dans la tête, surtout quand on a des opinions bien arrêtées
comme moi ou même quand on veut divertir les gens. C'est
pas grave si on aborde des thèmes politiques ou religieux,
cela peut rester également purement musical. Je veux montrer
aux gens que c'est aussi ça le rôle d'un artiste,
au lieu de faire comme d'autres des chansons engagées qui,
à mon sens, sont un truc de hippies. Pour moi, il est beaucoup
plus important de se battre pour la liberté d'expression.
Je suis constamment en train de me lancer des défis pour
conserver cette liberté artistique au sein de mes albums
ou de mes paroles. C'est aussi ça être américain,
pour le meilleur et pour le pire. C'est pour ça que l'Amérique
serait foutue si je n'existais pas! Mais elle est doublement dans
la merde parce que je suis là. C'est du joli ! (rires)
Vous parlez de liberté
d'expression, avez-vous été censuré plus
que d'habitude par les médias américains ces derniers
temps?
Oui, je crois. Mon art est de plus en plus subversif.
Si les gens ne voyaient en moi qu'un showman, je pense qu'il y
aurait moins de censure autour de moi. Mais ils se rendent compte
que je suis un artiste. Ils n'arrivent pas a vraiment comprendre
ce que je pense et où je veux en venir parce que mon art
à plusieurs degrés. Je suis doublement dangereux
pour les américains car ils ont du mal à comprende
le mot "ironie". Les européens, eux, le comprennent
plus facilement. C'est en parti pour cela que c'est drôle
d'être Marilyn Manson car je peux emmerder les gens quand
ça me chante. Le but n'est pas de choquer pour choquer
mais pour attirer l'attention. Si j'arrive à choquer dans
notre société actuelle, c'est pour moi un compliment
car aujourd'hui ce n'est pas évident d'attirer l'attention
surtout quand on voit ce que diffuse CNN au quotidien. Si j'arrive
à faire rire les gens, à les énerver ou à
les rendre heureux, c'est que je fais bien mon boulot !
Parlons de votre nouveau
logo... Il rappelle quand même fortement la croix Nazie,
non?
Les gens comparent les choses et bien évidemment
je ne vais pas expliquer ni défendre tout ce que je créé.
Quand je créé quelque chose, c'est dans le but de
défendre ma propre personne. Mais ce logo vise à
évoquer cette période. cela dit, il vient du fin
fond de mon imagination, vous ne le trouverez dans aucun livre.
Mais quelque part, vous
savez que les gens feront vite le rapprochement entre votre logo
et les symboles Nazis...
Il a pour finalité de rappeler les années
30 et l'idée que Marilyn Manson est un concept radicalement
opposé au fascisme et à l'ordre sous toutes ses
formes. Je représente la chaos par bien des aspects et
mon logo est un contraste génial par rapport à tout
ça. Comme je l'ai dit tout à l'heure, quand je parlais
de la juxtaposition des extrêmes, et bien c'est justement
le but recherché.
Vous vous appelez Brian
Warner, vous êtes né dans l'Ohio, vous avez reçu
une éducation catholique... Qu'est-ce qui vous a fait réaliser
que ces valeurs n'étaient pas les vôtres?
Quand j'étais adolescent, je faisais beaucoup
de cauchemars sur la fin du monde, l'Antéchrist et le Diable.
Tout ça était dû au lavage de cerveau sur
la religion que je subissais à l'époque, au même
titre que les autres ados de n'importe quel pays. Tout dépend
du sérieux que l'on accorde à la religion. C'est
aussi une façon d'aller plus loin que l'enseignement que
j'ai reçu sur la Bible. Je croyais que la religion ne devait
pas être fonder sur la peur mais sur quelque chose qui devait
nous aider à vivre mieux. Donc très tôt j'ai
commencé à tout remettre en question et à
douter de tout. Je me suis heurté à un mur de résistance.
J'ai eu des problèmes à l'école parce que
je posais toujours les mauvaises questions. On m'interdisait aussi
d'écouter du rock et les groupes que j'aimais. Je me suis
donc rebellé à juste titre. Finalement, j'ai trouvé
plus facile de devenir ce dont j'avais peur plutôt que de
vivre dans la peur ou de me plier aux normes imposées par
les autres.
Beaucoup de gens ont du
mal à définir Marilyn Manson. Est-ce un concept,
un personnage? Qu'est-ce que c'est pour vous?
Moi aussi, j'ai du mal à me définir
mais finalement c'est pas si mal. Enfermer Marilyn Manson dans
une seule définition serait le tuer. Marilyn Manson est
un concept dont le but est d'être en constante mutation
et évolution. La transformation fait également parti
de mon image. Pour moi, c'est comme un exutoire, comme ça
mon image ne me lasse pas. Elle ne m'ennuie pas au niveau personnel.
J'essaie aussi de trouver de nouvelles façons de créer
car on peu vite devenir blasé ou dire que l'histoire de
l'art de l'humanité tend vers sa fin et qu'on a plus rien
à créer alors qu'on peut trouver d'autres façon
de créer. C'est d'ailleurs le fondement de l'art dadaïste,
beaucoup de choses m'inspirent et dernièrement je m'efforce
d'oublier ma vie d'adulte pour agir à nouveau comme un
enfant, comme si je me mettais à quatre pattes et que j'apprenais
à marcher. J'apprécie au plus haut point l'insouciance.
Vous ne vous sentez pas
un peu schyzophrène?
Non, se sont les gens qui disent ça de
moi par facilité. Mais qu'ils sachent que je n'ai pas peur
d'être un autre dix à vingt fois par jour ou par
semaine, c'est vraiment pas grave. Je crois que c'est du au fait
que, pendant mon enfance, je me déguisais tous les jours
de l'année sauf celui d'Halloween. Ma mère m'engeulait
mais elle a fini par s'y habituer.
Vous pouriez imaginer un
jour tuer Marilyn Manson et redevenir Brian Warner?
Ce serait beaucoup trop ennuyeux. Je ne me vois
pas comme étant soit l'un, soit l'autre. Mais la simple
création du nom Marilyn Manson est déjà un
exutoire. C'est un peu comme Walt Disney avec Mickey Mouse, on
ne peux pas totalement se défaire de sa création.
Je pourrais y mettre un terme mais je ne pourrais pas tuer Marilyn
Manson, se serait carrément faire machine arrière.
Vous vous imaginez maquillé
comme ça à soixante ans en train de faire les mêmes
choses?
Certains trucs passeraient très mal à
soixante ans ! Je me vois mal à cet âge-là
porter des porte-jaretelles et des bas. Artistiquement je serai
encore en train de créer. J'aime bien me fixer ce genre
de but car c'est ce qui me motive quand je me lève le matin.
Mais quand je serai plus vieux, je verrai sûrement le choses
autrement. C'est une question de savoir évoluer avec le
monde qui nous entoure sans chercher à vouloir plaire mais
à se faire plaisir.
[...] une œuvre d'art
ou votre vie peut-être?
Je me considère comme une œuvre d'art
mais plus comme un Dandy à la Oscar Wilde. Je pense qu'on
peut faire de son style de vie une œuvre d'art. C'est un
concept à l'opposé de la TV réalité.
Les gens peuvent facilement confondre les deux, surtout quand
il s'agit de toutes ces émissions voyeuristes qui encensent
la non-création. Les gens se divertissent en regardant
le quotidien des autres parce qu'ils vivent par procuration. Je
les encouragerais plus à sortir, à profiter de la
vie et à faire de leur vie une œuvre d'art pour donner
envie aux autres de leur ressembler au lieu de regarder passivement
la télé.
En préparant cette
interview, il y avait une phrase qui me revenait sans arrêt
en tête : "Le monde est une scène". Vous
pensez que le monde est une scène?
Si tu le désires, oui. Moi, je l'ai toujours
voulu. En fait, le problème c'est que tous les hommes et
toutes les femmes ne sont pas des stars. Certains ne sont que
des figurants, maintenant c'est à toi de décider
si c'est ce que tu veux. Mais on ne doit pas forcément
être célèbre, ni être un chanteur, un
acteur, un artiste ou autre. Ce qui compte c'est l'attitude et
surtout de faire un truc dans ta vie qui te rende heureux et qui
divertisse les autres. Ne serait-ce que la personne avec qui tu
vis. Moi, j'ai la chance d'avoir un public qui m'aime, sinon je
serais probablement en train de divertir mon chat ! (sourire)
On a l'impression que la
musique ne représente pas tout pour vous. Il y a aussi
le look, les clips, vous faites aussi des peintures. En fait,
on a l'impression que la musique fait partie d'un processus...
Il est important de noter que 'The Golden Age
Of Grotesque' n'est pas un simple album mais aussi le nom de mon
spectacle. Au travers de celui-ci, je démontre tout ce
qui implique le mot "âge". Pour moi, il s'agit
de l'âge de l'expression. J'ai pu exposer toutes les idées
qu'il est impossible de faire passer dans une seule chanson, dans
un album ou même dans mon image. Si on censure une de mes
idées, je m'arrange pour la faire connaitre d'une manière
ou d'une autre. J'ai essayé de mettre au point un spectacle
carrément irréalisable. En fait, toutes mes idées
sont passibles de censure et sont physiquement irréalisables.
Mais j'essai de mener à bien mon projet, c'est un vrai
défi de le voir prendre forme. J'ai déjà
fait des concerts performances à Berlin, Londres et à
Los Angeles, c'est le 'Grotesk Burlesk'. J'essaie de faire connaître
au public toutes les œuvres d'art interdites ainsi que les
performances d'autres artistes que j'admire. Ainsi le public verra
quelque chose de différent par rapport aux concerts traditionnels,
même si mes concerts ne sont jamais vraiment normaux. Cela
dit, il y a des trucs que je ne peux pas faire sur une scène
normale. Il s'agit pour moi de casser toutes les idées
reçues selon lesquelles ont doit être sur une scène
et dans le public. Je ne supporte plus ces règles et je
n'en veux plus.
Revenons un peu à votre jeunesse...
Quand vous étiez au lycée, étiez-vous considéré
comme ce que les gens appellent un Nerd?
Probablement. Je ne pense pas qu'on pouvait me
définir comme un Nerd parce que j'étais vraiment
invisible. Je ne connaissais personne et j'étais inadapté,
alors j'essayais de me fondre dans le décor. Ce qui est
l'inverse de ce que je fais maintenant. C'est sans doute parce
que je devais probablement fomenter ce que j'allais devenir. Ce
sentiment d'invisibilité et cette incompréhension
m'ont stimulés à devenir Marilyn Manson. Je voulais
aussi, je crois, défier les attentes des gens. Ce sentiment
est toujours présent dans ce que je fais. Ce n'est pas
de la vengeance mais c'est plus un désir de prouver à
ceux qui doutaient de moi qu'ils avaient tort.
J'aimerais connaître
votre opinion sur le fait qu'aujourd'hui, dans le cinéma
avec des films comme 'Matrix' ou 'Le Seigneur Des Anneaux' et
même dans la musique, les Nerds ont pris le contrôle
de la culture américaine...
C'est drôle mais quand j'étais plus
jeune, je me souviens, il était de bon ton de se foutre
de ceux qui étaient trop intelligents et de ceux qui faisaient
parti du groupe de l'école. C'est ironique parce que les
gens intelligents sont ceux qui commandent le monde et je ne pense
pas que ceux qui veulent devenir rockstars aujourd'hui fassent
l'objet de toutes les moqueries. Je ne sais pas si les règles
du jeu ont changé mais aux États-Unis, il y a toujours
eu cette honte bizarre autour des artistes ou des intellectuels
qui aiment lire. On se fou de toi parce que tu vas à la
bibliothèque, c'est franchement crétin (sourire).
Parmi vos livres préférés,
il y avait les œuvres de Nietsche et la Bible. Dans quel
mesure les théories de Nietsche vous ont inspirés?
Les pensées les plus importantes que Nietsche
ai écrite traitent de la volonté de puissance et
du dépassement de soi. Des thèmes qui ont bien souvent
été déformés et mal interprétés
par les fascistes. Les livres que j'ai lu traitaient de façon
très simple du dépassement de soi et de la transcendance.
Le but étant de ne pas dominer son prochain mais de se
transcender soi-même. Je pense qu'on retrouve ces mêmes
théories dans la Bible. Au delà du fait que Dieu
est un être supérieur, l'histoire que révèle
la bible ainsi que plusieurs paraboles ont pour finalité
la volonté d'être un être meilleur. Les gens
ont manipulé ces deux pensées à des fins
personnelles.
Il y a une chose très
paradoxale dans la philosophie de Nietsche. Les gens en ont souvent
peur parce que se sont des idées très individualistes
et pourtant nous vivons dans un monde individualiste.
Oui, c'est un monde individualiste. Les gens
se croient libres parce qu'il y a la liberté d'expression
mais c'est un piège car ils sont esclaves de la télévision
qui leur dicte ce qu'ils doivent regarder et les produits qu'ils
doivent acheter pour plaire aux autres. C'est finalement presque
aussi dangereux que si on leur disait : "vous devez vous
habiller comme ça et conduire telle marque de voiture".
C'est culpabilisant et terrifiant. On regarde les images de la
guerre sur CNN quand soudain les pubs arrivent et dictent quel
parfum les hommes doivent porter pour attirer les filles. C'est
comme ça que ça marche. Je pense que c'est une manipulation
déguisée sous la forme du capitalisme qui finalement
s'avère bien plus dangereuse que n'importe quelle dictature
car en fait ça pousse à s'auto-contrôler et
s'auto-censurer. Tu ne peux pas dire ce que tu souhaites car tu
as peur que ta chanson ne soit pas diffusée à la
radio. Tu refuses de porter telle tenue car tu as peur de ne pas
rentrer dans le restaurant où tu veux te rendre ou dans
l'école où tu veux étudier. C'est, à
mon sens, le summum de l'hypocrisie. Il en va de même pour
le classement des chansons les plus diffusées à
la radio. Les animateurs passent les morceaux les plus demandés
mais qui les a vraiment demandés? Ils nous font croire
que nous choisissons mais se sont eux qui imposent le truc. C'est
une histoire de fou sans fin et c'est mon devoir de pousser un
coup de gueule sur ça. Je défie ce genre de truc
et je demande aux gens pourquoi ils font ça. Quand on me
demande pourquoi, je leur répond : "pourquoi pas?"
et c'est une histoire sans fin.
C'est votre mission?
C'est d'abord un devoir envers moi-même.
J'ai des obligations. Ce n'est pas que je suis un héros
mais franchement le monde serait tellement ennuyeux si personne
ne le remettait un temps soi peu en question.
Vous dites que vous aimez
la bible et ça peut paraître étonnant car
vous avez toujours combattu la religion...
Je ne suis pas contre les religions mais plutôt
contre l'emploi que les gens en font. Surtout je ne comprends
pas que les gens ne réussissent pas à trouver le
bonheur à travers la religion qui est supposé nous
en donner. Aux États-Unis, c'est différent de l'Europe,
les gens ont un respect différent. Mais on voit comment
chacun en revient à la religion dès que surviens
une tragédie comme la guerre. Là, tout le monde
commence à implorer Dieu. Si j'étais Dieu, ça
m'énerverait qu'on parle de moi quand tout va mal. On pourrait
implorer Dieu dans d'autres situations... dans des films pornos
par-exemple (rires).
En un sens, vous êtes le dernier chrétien
en fait...
Quelque part, oui. Je crois que je suis plus chrétien
que d'autres, plus que tous les chrétiens qui me haïssent.
Je considère Jésus comme la première célébrité.
C'est la première rockstar, il détient le record
des ventes en matière de merchandising (rires) !
Parlons de la guerre en Irak... Vous aviez
supporter Georges W. Bush lors des élections...
Pas exactement. Quand on m'a demandé mon avis sur
les élections, j'ai d'abord répondu que je ne votais
pas car, personnellement, je ne pense pas que le fait de voter
soit vraiment efficace surtout que je n'avais que deux choix et
qu'aucun ne m'intéressait. Mais si j'avais vraiment du
choisir entre les deux, j'aurais opter pour Bush plutôt
que les démocrates sachant que l'art à toutes les
chances de prospérer sous un parti conservateur et surtout
d'être plus subversif. Il est aussi plus facile de cerner
les républicains car on sait comment ils fonctionnent et
on sait très bien où ils veulent en venir. Les démocrates
sont parfois plus sournois, ils ne disent pas toujours la vérité.
De toute façon, rien n'est vrai en politique. Cela-dit,
je n'ai jamais soutenu Bush mais j'ai dit que si je devais choisir,
je voterai pour lui. Mais il est clair que mon choix est paradoxal
parce que j'ai toujours dit que je ne voulais pas dépendre
des lois des conservateurs mais dans le même temps, je trouve
ça plus stimulant au niveau de la création artistique
car on est confronté à la peur. Bien avant que la
guerre n'éclate, j'ai également suggéré
et avancer ces idées que je trouve désormais dépassées
et redondantes. Les thèmes de mon dernier album abordent
ma vision de l'histoire, que se soit la fin des années
30 ou 60 et l'impact que cela a eu sur nos vies. Quand on écoute
les paroles, on dirait que je parle de l'actualité. Il
est intéressant de voir que normalement un artiste créé
pour changer son environnement mais l'inverse arrive aussi. C'est
quand même très bizarre. Je suis assez satisfait
de voir que l'album s'appréhende sous une nouvelle chaque
jour. Il est dommage que cela se produise en même temps
qu'une guerre mais je n'y peut rien, sauf bien sûr continuer
à être Marilyn Manson. C'est l'époque idéale
pour être moi-même et les gens en ont besoin.
Quel est votre sentiment au sujet de la guerre
en Irak? Est-ce que vous avez été, comme beaucoup,
collé devant l'écran à attendre que l'ONU
prenne une décision?
Non, pas vraiment. On peut facilement perdre le fil si
on ne regarde pas les nouvelles tous les jours. J'ai toujours
été contre la propagande de la peur car j'en ai
trop fait les frais durant la tragédie de Columbine où
il y a eu un effet boule de neige. Quelqu'un a fait l'erreur de
dire qu'un des gamins étaient fan de ma musique et me voilà
accusé de quelque chose que je n'ai jamais fait. C'est
en parti à cause du fonctionnement des médias américains,
il leur faut un méchant, un visage qu'ils pourront accuser
à la télé. Comme ça les gens peuvent
dormir tranquille. "Ne vous inquiétez pas, on trouvera
les responsables, vous pouvez reprendre votre petite vie".
Et il se trouve qu'à une époque, j'étais
ce bouc-émissaire. Je suis sur que je le serai à
nouveau. Ce serait donc plus facile, pour moi, de m'élever
contre l'Amérique mais je pense que je dois conserver mes
opinions comme je l'ai toujours fait. J'ai toujours remis en question
les défauts de mon pays tout en soulignant ses avantages,
même si ma pensée n'a rien à voir avec le
patriotisme. En tant qu'artiste, je me dois de défendre
la démocratie et de me battre pour la liberté d'expression
dans un pays où la fourberie n'a pas deux poids deux mesures
et où la censure est légion. Mais si je dois me
battre contre tout ça, je choisis de me battre contre la
censure. Donc, fatalement, ça rend mon travail d'artiste
encore plus pertinant, surtout actuellement.
Et bien se seront vos dernières paroles
car l'émission touche à sa fin. Merci beaucoup Marilyn
et bonne chance.
Merci.
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