Émission
JDM (carte blanche)

Chaîne de télévision
MCM

Pays
France

Date de diffusion
05.03 (enregistré le 9.04.03)

Journaliste
Gaspard Royan

Retranscription
www.deadstar.net

Adresse url
www.mcm.net

Capture d'écran
 

Je tiens d'abord à vous remercier d'être avec nous aujourd'hui. Je sais que très peu d'artistes américains osent venir en ce moment en France en raison de la crise internationale. Vous avez hésité avant de venir ici?

Non pas du tout. La France a toujours soutenu ma musique et les artistes français m'inspirent beaucoup. Dès le départ, la France a compris que ce n'est pas parce que je suis américain que je suis forcément solidaire des actions de mon gouvernement. Pour ce qui est de mon opinion sur la position de la France vis à vis de son opposition envers les États-Unis, sachez que je n'ai aucun pouvoir sur les américains. Je ne suis pas un homme politique mais je suis un artiste. Si l'Amérique mène cette guerre et dit représenter la démocratie, alors je me dois en tant qu'artiste de me battre pour la démocratie et la liberté d'expression. Ma présence en France est ma façon personnelle de me battre pour la démocratie en tant qu'artiste.

Vous comprenez ces artistes américains qui préfèrent, pour l'instant, rester aux États-Unis? Ces acteurs qui semblent bien partis pour annuler leurs venues au festival de Cannes?

Non, je ne comprends pas. je pense que l'art est un moyen de nous libérer de la politique. C'est pour cela que je m'efforce de garder les thèmes de la politique et de la religion présents dans ma musique. Ceci au lieu d'essayer de me plier à un style qu'on m'aurait imposé.

Vos trois derniers albums formaient une trilogie qui racontait une histoire. Est-ce que ce nouvel album ouvre un nouveau cycle ou est-ce juste un simple album?

Sur mes trois albums précédents, j'ai entrepris de raconter une histoire sur moi-même. Je me suis dépeint mais il n'y avait pas de distinction entre la fiction et la réalité. J'étais à la fois le bon et le méchant. Puis c'est devenu un espèce de combat car l'Amérique - mon propre pays - ma attaqué. On m'accusait d'être trop violent. Mais je sais également rester patriotique à ma façon. Je me lance toujours de nouveaux défis à travers les thèmes de mes chansons. C'est d'ailleurs là que réside la vrai travail des artistes. C'est montrer les avantages et les inconvénients de leurs pays. C'est important, pour moi, de vivre aux États-Unis. Ce pays a besoin de moi, que ça lui plaise ou pas. Je suis un petit peu l'avocat du Diable en fait. J'ai surmonté beaucoup d'obstacles au cours de ma carrière ainsi que dans ma vie privée depuis mes deux derniers albums. C'était comme si je remportais une bataille et quand on gagne il faut construire quelque chose de neuf après. Ce 'Golden Age Of Grotesque' est un peu mon parc d'attraction, mon Mickey Mouse, mon Disneyland à moi. J'ai voulu créer un album qui dévoile davantage ma personnalité par rapport aux albums précédents. C'était comme si je renaissais. Je ne voulais pas qu'on ai l'impression que ça soit l'album d'un trentenaire mais d'un gosse de dix ans parce que c'est l'âge de Marilyn Manson. C'est aussi un message que j'ai voulu faire passer.

Votre dernier album parle beaucoup de sexe et beaucoup moins de religion. Vous pensez que votre combat contre les puritains est fini?

Je crois que mon combat pour la liberté d'expression ne finira jamais. Car quoi qu'il arrive, il y aura toujours quelqu'un qui voudra vous censurer. Je veux montrer aux gens que c'est mon cheval de bataille depuis le départ. Je représente quelque chose, je veux pouvoir exprimer mes opinions. Je me suis battu jusqu'à maintenant pour faire cet album, il est à mon image. J'ai envie d'emmener les gens jusqu'au plus profond de mon imagination. Je suis parfois sombre, cynique, parfois sexuel et il m'arrive aussi d'être violent. Mais j'espère que cet album est le plus expressioniste et coloré que j'ai fait jusqu'ici. J'ai essayé de peindre des images avec des mots, j'ai même dû en inventer certains.

Vous dites que cet album est votre Disneyland, j'ai trouvé cet album plein d'humour. Vous pensez que c'est votre album le plus drôle?

Je crois qu'écouter cet album, c'est un peu comme si tu passais une heure avec moi dans une pièce. Si cela signifie que mon sens de l'humour apparaît dans cet album, je peux dire en effet que j'ai voulu être plus drôle car je me suis senti à nouveau libre. Je n'avais pas de limite, un peu comme les enfants quand ils ignorent les règles. Par-exemple, quand ils ne savent qu'il ne faut pas courir autour de la piscine parce que c'est dangereux car ils ne peuvent pas lire les panneaux d'interdiction. Cet album n'a pas de règles non plus. J'ai du briser les règles édictées par l'industrie de la musique mais aussi celles que je me suis imposées à moi-même.

À propos du titre, vous pouvez me dire ce qu'est le "grotesque" selon vous?

Grotesque est devenu un terme péjoratif dans la langue anglaise. On l'utilise pour définir ce qui est laid, interdit et dénué de beauté. J'ai toujours gravité autour du grotesque car, pour moi, ce mot représente une partie de notre imagination que l'on occulte souvent. Au théâtre, le grotesque, le vaudeville et le cabaret ont joué un grand rôle en Europe avant la seconde guerre mondiale. Je me suis largement inspiré de la symbolique de l'époque hollywoodienne des années trente où les gens s'habillaient comme s'ils étaient continuellement dans un film. Je me suis aussi inspiré de Berlin où les gens créaient cet art subversif et dégénéré qui a donné naissance à des œuvres éminentes. La même chose se passait aussi en France. Cet art est né de la peur car il n'y avait pas de lendemain et les gens de cette époque le savaient bien. Je crois que nous vivons la même chose aujourd'hui. La sortie de cet album arrive donc à point nommé de par son inspiration, car l'histoire se répète et nous nous retrouvons exactement dans la même situation.

Vous pensez vraiment que nous sommes à nouveau dans les années 30, à l'aube d'une grande guerre?

Il y a beaucoup de similitude entre ces deux périodes. Mais personnellement je trouve ça positif de pouvoir éloigner les gens de ce climat de guerre même si ce n'est que le temps d'une chanson, d'un album ou d'un concert. À l'époque, le cabaret et le Vaudeville permettaient aux gens de s'évader un peu. j'ai créé un monde imaginaire, c'est ce que j'ai voulu montrer aux gens. C'est à la fois très négatif et très positif.

Votre dernier clip est superbe, je tenais à vous le dire, c'est très inspiré par les années 30 apparemment tout comme le visuel de votre album. Vous êtes fasciné par le 3ème Reich et l'idéologie qui était en train d'accéder au pouvoir à l'époque?

J'aime prendre les symboles fascistes et les mélanger à l'art expressionniste. Le Swing, par-exemple, était à l'opposé des mouvements militaires réglementés. L'association des deux peut créer une juxtaposition très forte. Ces mouvements isolés ne m'intéressent pas, ce qui me plait c'est l'association des deux. C'est dans le pur esprit de Marilyn Manson. Les gens peuvent y voir beaucoup de choses sans être sûrs de ce que ça veut dire mais c'est justement là que réside le pouvoir de l'art. Il ne s'explique et ne se défend pas. Mieux vaut qu'il pousse les gens à réfléchir et à discuter. Il faut qu'ils puissent regarder autour d'eux et observer les similitudes entre le monde et leur mode de vie. Ce qui m'a le plus frappé dans le symbolisme berlinois, c'est la personnification de la ville que l'on voyait comme une femme ou comme un enfant méchant qui transgressait les règles et avait un comportement qui allait en s'empirant jusqu'au jour où quelqu'un a fini par le punir. Cela m'a fait penser aux relations avec autrui. Cet album aborde beaucoup ce sujet là. il traite des relations personnelles qu'on a avec les femmes, les amis, le reste du monde, le chaos et l'ordre, l'art et le commerce. Cela nous rapproche beaucoup de Berlin où ces relations partaient d'une bonne intention et ont fini par être passionelles et décadentes à tel point qu'on en a eu peur et qu'on a voulu en finir car c'était devenu ingérable. C'est un des thèmes principaux de l'album. C'est pour ça que j'ai choisi le symbolisme berlinois.

En vous écoutant expliquer ce concept, on se dit que ça ferait une excellente comédie musicale !

Oui, on peut le percevoir ainsi. Cet album est - dans un sens - ma comédie musicale. Il a sa part d'insultes et de compliments. C'est à la fois une lettre d'amour et une lettre d'insultes.

Pensez-vous que l'art aujourd'hui est grotesque?

L'art majeure est grotesque. Tout art accessible aux masses est facile à comprendre, ennuyeux et sans interêt. Mais il en faut pour tous les goûts. Il faut des œuvres qui fédèrent et d'autres qui sont là pour les défier. Mon travail est justement de défier la norme et le statu quo. J'avoue que c'est très puéril : j'agis comme un sale gosse qui refuse de peindre le ciel en bleu ou les vaches en noir et blanc mais plutôt en violet ! Mais j'ai toujours été comme ça. J'applique aujourd'hui ce raisonnement à la musique plus que jamais. J'espère inspirer les gens, pas nécessairement à m'imiter mais je les invite à défendre leurs idées. Je ne prône pas la révolution mais je m'insurge contre tout ce que je vois et que je n'aime pas dans le but de faire réagir les gens qui sont à l'origine de ce que je refuse. C'est révolutionnaire, je le conçois, mais ce n'est pas une vraie révolution.

Vous pensez qu'un artiste doit amener l'art au niveau du grand public ou bien que c'est au public de faire l'effort d'aller vers l'art?

C'est plus compliqué que ça, car l'art - surtout aux États-Unis - est souvent perçu comme quelque chose de prétentieux que l'on trouve dans les musées et donc pas accessible à tous. Tandis que le divertissement, c'est l'opposé. Il joue sur l'instant présent et se termine quand on quitte la scène, mais mon but est de montrer aux gens que le mélange des deux peut donner quelque chose de puissant. Affirmer au public que l'on va tenter de se mettre à son niveau, je trouve cela vraiment insultant. Je préfère inviter les gens à faire partie intégrante des spectacles. Je préfère l'idée que les gens puissent se sentir à leur place lors d'un concert, une comédie musicale ou d'un film. De cette façon tout le monde devient une star.

Juste une question à propos de votre groupe. Avez-vous des nouvelles de Twiggy Ramirez, votre bassiste qui vous a quitté il y a peu de temps?

Nous sommes restés en bon terme. Il a choisi de travailler avec un autre groupe. Les gens voulaient savoir si Marilyn Manson en serait affecté et la réponse est non. Je veux que mon groupe soir plus fort et plus original. Cela fait partie du processus d'évolution du groupe. C'est toujours bizarre de mettre une amitié entre parenthèse mais c'est aussi la preuve que mon groupe et ce dernier album me tiennent vraiment à cœur.

Parlons du documenatire de Michael Moore : 'Bowling For Columbine'. Beaucoup de gens ont changé d'avis à votre sujet après avoir vu ce film. Ils ont découvert que derrière l'image trash, il y avait un raisonnement intéressant. Vous avez senti ce changement d'opinion à votre égart?

Le plus étrange dans 'Bowling For Columbine', c'est que ce que je dis à Michael Moore, je le disais déjà au début de ma carrière. Le nom même de Marilyn Manson est la preuve que dans la culture américaine, nous glorifions la violence, nous en avons honte et après il nous faut trouver un bouc émissaire. Je me suis auto-proclamé Antéchrist Superstar dès le départ. Quand les gens disent qu'ils aiment mon discours et qu'ils ont changé d'opinion à mon égard, c'est bien-sûr un compliment mais il faut aussi qu'ils sachent que je n'ai pas tenu ce discour à cause de ce qui s'est passé. J'avais déjà cette attitude avant d'être retenu responsable. Du coup, c'est encore plus ironique car ils en veulent à un artiste qui leur a fait remarquer leurs déclarations erronées. Je pense que c'est un documentaire important mais je ne cautionne pas certains points politiques. C'est justement pour cela qu'il est encore plus important du moment qu'on sort de la salle en discutant du documentaire ou qu'il nous ai fait changé d'avis ou remettre en question nos idées initiales : l'auteur a réalisé un film fort. Et je respecte l'œuvre de Moore pour ça.

votre nouvel album aux États-Unis a-t-elle été perturbé par la guerre en Irak?

Non, ça ne m'a pas touché. J'aurais pu avoir peur de voyager ou de venir en France mais ce n'est pas mon but. Le mien est de défier la peur et de dépasser tout ça. Il faut que les gens puissent exprimer ce qu'ils ont dans la tête, surtout quand on a des opinions bien arrêtées comme moi ou même quand on veut divertir les gens. C'est pas grave si on aborde des thèmes politiques ou religieux, cela peut rester également purement musical. Je veux montrer aux gens que c'est aussi ça le rôle d'un artiste, au lieu de faire comme d'autres des chansons engagées qui, à mon sens, sont un truc de hippies. Pour moi, il est beaucoup plus important de se battre pour la liberté d'expression. Je suis constamment en train de me lancer des défis pour conserver cette liberté artistique au sein de mes albums ou de mes paroles. C'est aussi ça être américain, pour le meilleur et pour le pire. C'est pour ça que l'Amérique serait foutue si je n'existais pas! Mais elle est doublement dans la merde parce que je suis là. C'est du joli ! (rires)

Vous parlez de liberté d'expression, avez-vous été censuré plus que d'habitude par les médias américains ces derniers temps?

Oui, je crois. Mon art est de plus en plus subversif. Si les gens ne voyaient en moi qu'un showman, je pense qu'il y aurait moins de censure autour de moi. Mais ils se rendent compte que je suis un artiste. Ils n'arrivent pas a vraiment comprendre ce que je pense et où je veux en venir parce que mon art à plusieurs degrés. Je suis doublement dangereux pour les américains car ils ont du mal à comprende le mot "ironie". Les européens, eux, le comprennent plus facilement. C'est en parti pour cela que c'est drôle d'être Marilyn Manson car je peux emmerder les gens quand ça me chante. Le but n'est pas de choquer pour choquer mais pour attirer l'attention. Si j'arrive à choquer dans notre société actuelle, c'est pour moi un compliment car aujourd'hui ce n'est pas évident d'attirer l'attention surtout quand on voit ce que diffuse CNN au quotidien. Si j'arrive à faire rire les gens, à les énerver ou à les rendre heureux, c'est que je fais bien mon boulot !

Parlons de votre nouveau logo... Il rappelle quand même fortement la croix Nazie, non?

Les gens comparent les choses et bien évidemment je ne vais pas expliquer ni défendre tout ce que je créé. Quand je créé quelque chose, c'est dans le but de défendre ma propre personne. Mais ce logo vise à évoquer cette période. cela dit, il vient du fin fond de mon imagination, vous ne le trouverez dans aucun livre.

Mais quelque part, vous savez que les gens feront vite le rapprochement entre votre logo et les symboles Nazis...

Il a pour finalité de rappeler les années 30 et l'idée que Marilyn Manson est un concept radicalement opposé au fascisme et à l'ordre sous toutes ses formes. Je représente la chaos par bien des aspects et mon logo est un contraste génial par rapport à tout ça. Comme je l'ai dit tout à l'heure, quand je parlais de la juxtaposition des extrêmes, et bien c'est justement le but recherché.

Vous vous appelez Brian Warner, vous êtes né dans l'Ohio, vous avez reçu une éducation catholique... Qu'est-ce qui vous a fait réaliser que ces valeurs n'étaient pas les vôtres?

Quand j'étais adolescent, je faisais beaucoup de cauchemars sur la fin du monde, l'Antéchrist et le Diable. Tout ça était dû au lavage de cerveau sur la religion que je subissais à l'époque, au même titre que les autres ados de n'importe quel pays. Tout dépend du sérieux que l'on accorde à la religion. C'est aussi une façon d'aller plus loin que l'enseignement que j'ai reçu sur la Bible. Je croyais que la religion ne devait pas être fonder sur la peur mais sur quelque chose qui devait nous aider à vivre mieux. Donc très tôt j'ai commencé à tout remettre en question et à douter de tout. Je me suis heurté à un mur de résistance. J'ai eu des problèmes à l'école parce que je posais toujours les mauvaises questions. On m'interdisait aussi d'écouter du rock et les groupes que j'aimais. Je me suis donc rebellé à juste titre. Finalement, j'ai trouvé plus facile de devenir ce dont j'avais peur plutôt que de vivre dans la peur ou de me plier aux normes imposées par les autres.

Beaucoup de gens ont du mal à définir Marilyn Manson. Est-ce un concept, un personnage? Qu'est-ce que c'est pour vous?

Moi aussi, j'ai du mal à me définir mais finalement c'est pas si mal. Enfermer Marilyn Manson dans une seule définition serait le tuer. Marilyn Manson est un concept dont le but est d'être en constante mutation et évolution. La transformation fait également parti de mon image. Pour moi, c'est comme un exutoire, comme ça mon image ne me lasse pas. Elle ne m'ennuie pas au niveau personnel. J'essaie aussi de trouver de nouvelles façons de créer car on peu vite devenir blasé ou dire que l'histoire de l'art de l'humanité tend vers sa fin et qu'on a plus rien à créer alors qu'on peut trouver d'autres façon de créer. C'est d'ailleurs le fondement de l'art dadaïste, beaucoup de choses m'inspirent et dernièrement je m'efforce d'oublier ma vie d'adulte pour agir à nouveau comme un enfant, comme si je me mettais à quatre pattes et que j'apprenais à marcher. J'apprécie au plus haut point l'insouciance.

Vous ne vous sentez pas un peu schyzophrène?

Non, se sont les gens qui disent ça de moi par facilité. Mais qu'ils sachent que je n'ai pas peur d'être un autre dix à vingt fois par jour ou par semaine, c'est vraiment pas grave. Je crois que c'est du au fait que, pendant mon enfance, je me déguisais tous les jours de l'année sauf celui d'Halloween. Ma mère m'engeulait mais elle a fini par s'y habituer.

Vous pouriez imaginer un jour tuer Marilyn Manson et redevenir Brian Warner?

Ce serait beaucoup trop ennuyeux. Je ne me vois pas comme étant soit l'un, soit l'autre. Mais la simple création du nom Marilyn Manson est déjà un exutoire. C'est un peu comme Walt Disney avec Mickey Mouse, on ne peux pas totalement se défaire de sa création. Je pourrais y mettre un terme mais je ne pourrais pas tuer Marilyn Manson, se serait carrément faire machine arrière.

Vous vous imaginez maquillé comme ça à soixante ans en train de faire les mêmes choses?

Certains trucs passeraient très mal à soixante ans ! Je me vois mal à cet âge-là porter des porte-jaretelles et des bas. Artistiquement je serai encore en train de créer. J'aime bien me fixer ce genre de but car c'est ce qui me motive quand je me lève le matin. Mais quand je serai plus vieux, je verrai sûrement le choses autrement. C'est une question de savoir évoluer avec le monde qui nous entoure sans chercher à vouloir plaire mais à se faire plaisir.

[...] une œuvre d'art ou votre vie peut-être?

Je me considère comme une œuvre d'art mais plus comme un Dandy à la Oscar Wilde. Je pense qu'on peut faire de son style de vie une œuvre d'art. C'est un concept à l'opposé de la TV réalité. Les gens peuvent facilement confondre les deux, surtout quand il s'agit de toutes ces émissions voyeuristes qui encensent la non-création. Les gens se divertissent en regardant le quotidien des autres parce qu'ils vivent par procuration. Je les encouragerais plus à sortir, à profiter de la vie et à faire de leur vie une œuvre d'art pour donner envie aux autres de leur ressembler au lieu de regarder passivement la télé.

En préparant cette interview, il y avait une phrase qui me revenait sans arrêt en tête : "Le monde est une scène". Vous pensez que le monde est une scène?

Si tu le désires, oui. Moi, je l'ai toujours voulu. En fait, le problème c'est que tous les hommes et toutes les femmes ne sont pas des stars. Certains ne sont que des figurants, maintenant c'est à toi de décider si c'est ce que tu veux. Mais on ne doit pas forcément être célèbre, ni être un chanteur, un acteur, un artiste ou autre. Ce qui compte c'est l'attitude et surtout de faire un truc dans ta vie qui te rende heureux et qui divertisse les autres. Ne serait-ce que la personne avec qui tu vis. Moi, j'ai la chance d'avoir un public qui m'aime, sinon je serais probablement en train de divertir mon chat ! (sourire)

On a l'impression que la musique ne représente pas tout pour vous. Il y a aussi le look, les clips, vous faites aussi des peintures. En fait, on a l'impression que la musique fait partie d'un processus...

Il est important de noter que 'The Golden Age Of Grotesque' n'est pas un simple album mais aussi le nom de mon spectacle. Au travers de celui-ci, je démontre tout ce qui implique le mot "âge". Pour moi, il s'agit de l'âge de l'expression. J'ai pu exposer toutes les idées qu'il est impossible de faire passer dans une seule chanson, dans un album ou même dans mon image. Si on censure une de mes idées, je m'arrange pour la faire connaitre d'une manière ou d'une autre. J'ai essayé de mettre au point un spectacle carrément irréalisable. En fait, toutes mes idées sont passibles de censure et sont physiquement irréalisables. Mais j'essai de mener à bien mon projet, c'est un vrai défi de le voir prendre forme. J'ai déjà fait des concerts performances à Berlin, Londres et à Los Angeles, c'est le 'Grotesk Burlesk'. J'essaie de faire connaître au public toutes les œuvres d'art interdites ainsi que les performances d'autres artistes que j'admire. Ainsi le public verra quelque chose de différent par rapport aux concerts traditionnels, même si mes concerts ne sont jamais vraiment normaux. Cela dit, il y a des trucs que je ne peux pas faire sur une scène normale. Il s'agit pour moi de casser toutes les idées reçues selon lesquelles ont doit être sur une scène et dans le public. Je ne supporte plus ces règles et je n'en veux plus.

Revenons un peu à votre jeunesse... Quand vous étiez au lycée, étiez-vous considéré comme ce que les gens appellent un Nerd?

Probablement. Je ne pense pas qu'on pouvait me définir comme un Nerd parce que j'étais vraiment invisible. Je ne connaissais personne et j'étais inadapté, alors j'essayais de me fondre dans le décor. Ce qui est l'inverse de ce que je fais maintenant. C'est sans doute parce que je devais probablement fomenter ce que j'allais devenir. Ce sentiment d'invisibilité et cette incompréhension m'ont stimulés à devenir Marilyn Manson. Je voulais aussi, je crois, défier les attentes des gens. Ce sentiment est toujours présent dans ce que je fais. Ce n'est pas de la vengeance mais c'est plus un désir de prouver à ceux qui doutaient de moi qu'ils avaient tort.

J'aimerais connaître votre opinion sur le fait qu'aujourd'hui, dans le cinéma avec des films comme 'Matrix' ou 'Le Seigneur Des Anneaux' et même dans la musique, les Nerds ont pris le contrôle de la culture américaine...

C'est drôle mais quand j'étais plus jeune, je me souviens, il était de bon ton de se foutre de ceux qui étaient trop intelligents et de ceux qui faisaient parti du groupe de l'école. C'est ironique parce que les gens intelligents sont ceux qui commandent le monde et je ne pense pas que ceux qui veulent devenir rockstars aujourd'hui fassent l'objet de toutes les moqueries. Je ne sais pas si les règles du jeu ont changé mais aux États-Unis, il y a toujours eu cette honte bizarre autour des artistes ou des intellectuels qui aiment lire. On se fou de toi parce que tu vas à la bibliothèque, c'est franchement crétin (sourire).

Parmi vos livres préférés, il y avait les œuvres de Nietsche et la Bible. Dans quel mesure les théories de Nietsche vous ont inspirés?

Les pensées les plus importantes que Nietsche ai écrite traitent de la volonté de puissance et du dépassement de soi. Des thèmes qui ont bien souvent été déformés et mal interprétés par les fascistes. Les livres que j'ai lu traitaient de façon très simple du dépassement de soi et de la transcendance. Le but étant de ne pas dominer son prochain mais de se transcender soi-même. Je pense qu'on retrouve ces mêmes théories dans la Bible. Au delà du fait que Dieu est un être supérieur, l'histoire que révèle la bible ainsi que plusieurs paraboles ont pour finalité la volonté d'être un être meilleur. Les gens ont manipulé ces deux pensées à des fins personnelles.

Il y a une chose très paradoxale dans la philosophie de Nietsche. Les gens en ont souvent peur parce que se sont des idées très individualistes et pourtant nous vivons dans un monde individualiste.

Oui, c'est un monde individualiste. Les gens se croient libres parce qu'il y a la liberté d'expression mais c'est un piège car ils sont esclaves de la télévision qui leur dicte ce qu'ils doivent regarder et les produits qu'ils doivent acheter pour plaire aux autres. C'est finalement presque aussi dangereux que si on leur disait : "vous devez vous habiller comme ça et conduire telle marque de voiture". C'est culpabilisant et terrifiant. On regarde les images de la guerre sur CNN quand soudain les pubs arrivent et dictent quel parfum les hommes doivent porter pour attirer les filles. C'est comme ça que ça marche. Je pense que c'est une manipulation déguisée sous la forme du capitalisme qui finalement s'avère bien plus dangereuse que n'importe quelle dictature car en fait ça pousse à s'auto-contrôler et s'auto-censurer. Tu ne peux pas dire ce que tu souhaites car tu as peur que ta chanson ne soit pas diffusée à la radio. Tu refuses de porter telle tenue car tu as peur de ne pas rentrer dans le restaurant où tu veux te rendre ou dans l'école où tu veux étudier. C'est, à mon sens, le summum de l'hypocrisie. Il en va de même pour le classement des chansons les plus diffusées à la radio. Les animateurs passent les morceaux les plus demandés mais qui les a vraiment demandés? Ils nous font croire que nous choisissons mais se sont eux qui imposent le truc. C'est une histoire de fou sans fin et c'est mon devoir de pousser un coup de gueule sur ça. Je défie ce genre de truc et je demande aux gens pourquoi ils font ça. Quand on me demande pourquoi, je leur répond : "pourquoi pas?" et c'est une histoire sans fin.

C'est votre mission?

C'est d'abord un devoir envers moi-même. J'ai des obligations. Ce n'est pas que je suis un héros mais franchement le monde serait tellement ennuyeux si personne ne le remettait un temps soi peu en question.

Vous dites que vous aimez la bible et ça peut paraître étonnant car vous avez toujours combattu la religion...

Je ne suis pas contre les religions mais plutôt contre l'emploi que les gens en font. Surtout je ne comprends pas que les gens ne réussissent pas à trouver le bonheur à travers la religion qui est supposé nous en donner. Aux États-Unis, c'est différent de l'Europe, les gens ont un respect différent. Mais on voit comment chacun en revient à la religion dès que surviens une tragédie comme la guerre. Là, tout le monde commence à implorer Dieu. Si j'étais Dieu, ça m'énerverait qu'on parle de moi quand tout va mal. On pourrait implorer Dieu dans d'autres situations... dans des films pornos par-exemple (rires).

En un sens, vous êtes le dernier chrétien en fait...

Quelque part, oui. Je crois que je suis plus chrétien que d'autres, plus que tous les chrétiens qui me haïssent. Je considère Jésus comme la première célébrité. C'est la première rockstar, il détient le record des ventes en matière de merchandising (rires) !

Parlons de la guerre en Irak... Vous aviez supporter Georges W. Bush lors des élections...

Pas exactement. Quand on m'a demandé mon avis sur les élections, j'ai d'abord répondu que je ne votais pas car, personnellement, je ne pense pas que le fait de voter soit vraiment efficace surtout que je n'avais que deux choix et qu'aucun ne m'intéressait. Mais si j'avais vraiment du choisir entre les deux, j'aurais opter pour Bush plutôt que les démocrates sachant que l'art à toutes les chances de prospérer sous un parti conservateur et surtout d'être plus subversif. Il est aussi plus facile de cerner les républicains car on sait comment ils fonctionnent et on sait très bien où ils veulent en venir. Les démocrates sont parfois plus sournois, ils ne disent pas toujours la vérité. De toute façon, rien n'est vrai en politique. Cela-dit, je n'ai jamais soutenu Bush mais j'ai dit que si je devais choisir, je voterai pour lui. Mais il est clair que mon choix est paradoxal parce que j'ai toujours dit que je ne voulais pas dépendre des lois des conservateurs mais dans le même temps, je trouve ça plus stimulant au niveau de la création artistique car on est confronté à la peur. Bien avant que la guerre n'éclate, j'ai également suggéré et avancer ces idées que je trouve désormais dépassées et redondantes. Les thèmes de mon dernier album abordent ma vision de l'histoire, que se soit la fin des années 30 ou 60 et l'impact que cela a eu sur nos vies. Quand on écoute les paroles, on dirait que je parle de l'actualité. Il est intéressant de voir que normalement un artiste créé pour changer son environnement mais l'inverse arrive aussi. C'est quand même très bizarre. Je suis assez satisfait de voir que l'album s'appréhende sous une nouvelle chaque jour. Il est dommage que cela se produise en même temps qu'une guerre mais je n'y peut rien, sauf bien sûr continuer à être Marilyn Manson. C'est l'époque idéale pour être moi-même et les gens en ont besoin.

Quel est votre sentiment au sujet de la guerre en Irak? Est-ce que vous avez été, comme beaucoup, collé devant l'écran à attendre que l'ONU prenne une décision?

Non, pas vraiment. On peut facilement perdre le fil si on ne regarde pas les nouvelles tous les jours. J'ai toujours été contre la propagande de la peur car j'en ai trop fait les frais durant la tragédie de Columbine où il y a eu un effet boule de neige. Quelqu'un a fait l'erreur de dire qu'un des gamins étaient fan de ma musique et me voilà accusé de quelque chose que je n'ai jamais fait. C'est en parti à cause du fonctionnement des médias américains, il leur faut un méchant, un visage qu'ils pourront accuser à la télé. Comme ça les gens peuvent dormir tranquille. "Ne vous inquiétez pas, on trouvera les responsables, vous pouvez reprendre votre petite vie". Et il se trouve qu'à une époque, j'étais ce bouc-émissaire. Je suis sur que je le serai à nouveau. Ce serait donc plus facile, pour moi, de m'élever contre l'Amérique mais je pense que je dois conserver mes opinions comme je l'ai toujours fait. J'ai toujours remis en question les défauts de mon pays tout en soulignant ses avantages, même si ma pensée n'a rien à voir avec le patriotisme. En tant qu'artiste, je me dois de défendre la démocratie et de me battre pour la liberté d'expression dans un pays où la fourberie n'a pas deux poids deux mesures et où la censure est légion. Mais si je dois me battre contre tout ça, je choisis de me battre contre la censure. Donc, fatalement, ça rend mon travail d'artiste encore plus pertinant, surtout actuellement.

Et bien se seront vos dernières paroles car l'émission touche à sa fin. Merci beaucoup Marilyn et bonne chance.

Merci.