Magazine
Sofa (N°21)

Pays
France

Date de parution
Mai 2003

Propos recueillis par
A.V.

Retranscription
www.deadstar.net

Couverture
 

On t'a vu discuter avec Gaspard Noé pour la soirée de lancement de ton album. Que se disent Marilyn Manson et Gaspard Noé quand ils se voient?

MM : En fait, je l'avais rencontré à Los Angeles : il m'avait invité à l'avant-première d''Irréversible'. Nous ne nous connaissions pas à l'époque mais j'étais un grand fan de 'Seul Contre Tous', tout comme d''Irréversible' maintenant. Nous avions un peu discuté et je l'ai revu en venant ici à Paris. Nous parlons simplement des différentes choses que nous avons en commun. Il m'a fait faire un tour de Paris la nuit, et en a profité pour me montrer où les travestis travaillaient...

Au Bois de Boulogne...

MM : Oui. On a aussi parlé de politique, de drogue, de musique aussi... On a même évoqué la possibilité de travailler sur un projet ensemble.

Quel type de projet?

MM : Je ne sais pas encore... J'adorerais jouer dans un de ses films. Mais il a surtout été question de réaliser un clip X pour mon prochain single. Bien sûr, le genre de clip non diffusable à la télévision.

Il avait déjà réalisé un court-métrage porno, il a quelques années. Tu as aussi rencontré Jean-Paul Gaultier, hier soir...

MM : C'est aussi devenu un de mes amis. Il aime bien me donner des vêtements! J'aime beaucoup son travail sur la mode et il est aussi fan de ce que je fais. Il s'est inspiré de moi pour certains de ses défilés.

Le dernier? Avec les poupées de bébés sous le podium?

MM : Non, je n'ai pas vu celui-ci. C'était celui où tous les mannequins avaient de longs cheveux noirs. En fait, nous admirons chacun le travail de l'autre. Un peu plus tard dans la journée, on doit se voir pour aller ensemble à l'hôtel d'Alsace, où Oscar Wild est mort. Comme il connait ma passion pour Oscar Wilde, il tenait à m'y emmener.

Justement, sur ton dernier single, 'mOBSCENE', dans les notes des paroles, les chœurs féminins sont supposés chanter 'in the spirit of Oscar Wilde'.

MM : Beaucoup de chansons et en particulier celle-ci viennent d'images ou de rêves que j'ai eus et qui résultent probablement d'un mélange unique d'absinthe, de films et de livres. Donc, étant un lecteur de O. Wilde, regardant beaucoup de films de Fellini et de Busby Berkeley, j'ai décidé un jour que je voulais un refrain avec des filles dansant dans le plus pur style de Busby Berkeley qui entonneraient cet hymne à la O. Wilde. J'y ai ajouté l'idée d'un éléphant dont la lourde marche viendrait battre la mesure. J'ai essayé de transformer cette vision en musique, comme pour de nombreux titres sur le disque. Quand j'ai réalisé le clip 'mOBSCENE', c'était facile d'imaginer à quoi il allait ressembler vu que j'avais déjà eu ces idées avant d'écrire la chanson. Les autres œuvres qui ont nourri mon inspiration sur cet album vont des films du Bunuel ou de Pasolini aux livres d'Antonin Artaud ou ceux du Marquis de Sade. Le fait que 'Salo ou les 120 journées de Sodome' soit introuvable et quasi-interdit aux États-Unis m'avait attiré...

Tu as également des plans avec Alejandro Jodorowski...

MM : Malheureusement nous n'avons pas encore eu la chance de travailler ensemble, même si ça fait environ six ans que je le connais. Il m'a tiré les cartes plusieurs fois et ça s'est toujours révélé étonnamment juste! Nous avons un projet de film qui s'appelle, 'Abelcain', qu'il a écrit et qui est la suite de 'El Topo'. Après m'avoir encontré, il a réactualisé le scénario de façon à ce que son fils et moi jouions deux frères. Nous adorerions faire ce film, le problème est de trouver quelqu'un qui nous fasse confiance en pretant son argent, car nous ne sommes pas, disons-le, les personnes les plus fiables qui soient...

Brian Warner - ton vrai nom - rêvait de devenir une star. As-tu entièrement réalisé ce fantasme? Est-ce qu'en vieillissant, tu ne t'en éloignes pas un peu?

MM : En art, passé un certain degré de créativité, on se rapproche d'une sorte de fin de l'histoire, où il n'y aurait plus rien à créer et tout à détruire. Quand tout a été dit ou fait, il faut revenir au commencement. C'est une question que je rapproche du mouvement Dada qui a compris que les voies d'expression primitives sont les seules qui permettent d'avancer vers la modernité. Mais c'est très dur d'avoir tout ce savoir, toute cette expérience, et pourtant penser ou agir comme si vous n'aviez pas tout ce vécu. D'une certaine manière, j'ai réussi à la faire, j'ai été capable de me réinventer, c'est ce que j'essaye de montrer dans ce disque. 'The Golden Age Of Grotesque' est autant une nouvelle naissance pour moi qu'un manifeste.

D'accord mais vieillir te fait peur?

MM : Après tout ce que je viens de te dire... Aujourd'hui, j'ai l'impression que Marilyn Manson n'a que dix ans, en aucun cas une trentaine d'années (rires).

Tu dois être fier de ton nouveau logo (évoquant une croix gammée)...

MM : C'est une image très forte que les gens identifient avec l'imagerie fasciste. Son but est avant tout d'évoquer une certaine période, de lutte entre l'ordre et le chaos, la liberté et le contrôle. J'aime associer les extrêmes pour obtenir quelquechose qui me soit propre, de très expressif, de décadent.

Tu vas garder ce nouveau logo longtemps? Ca va être dur d'aller plus loin dans la provocation...

MM : Je ne sais pas vraiment. Personnellement, je ne le trouve pas très choquant... J'ai toujours eu des logos très évocateurs. Les gens ont été très choqués par le 'shock logo', c'est pour cela que je l'ai choisi pour 'Antichrist Superstar'. Mon nouveau logo correspond vraiment bien à mon état actuel ainsi qu'à une certaine époque. Mais il n'est pas pour autant prisonnier des années 30, il reste moderne dans sa forme. Il combine cette esthétique art-déco avec une forme de fétichisme militaire que j'affectionne particulièrement. J'ai voulu lui enlever la connotation politique du fascisme pour n'en garder qu'une image fétichiste...

Il y a une évolution très marquée des paroles sur ton nouvel album. Tu inventes de nouveaux mots, tu les mélanges, tu multiplies les onomatopées... Même ton chant intègre des formes rythmiques inédites chez toi...

MM : Recréer et enfreindre les règles afin d'arriver à créer quelque chose de nouveau. Tout a été dit comme je l'annonce au début de mon album. Un nouveau langage, des nouveaux rythmes et surtout des modèles de chant inédits m'ont permis de répondre à ce dilemme. Il était question pour moi de se laisser aller, d'être presque imprudent. A chaque album, je veux casser les règles que le monde de la musique a établies. Mais comme j'ai déjà écrit plusieurs albums, il fallait que je me libère de mes propres règles. Et tout cela, de la façon la plus naturelle possible. Je voulais faire de la musique comme si j'en avais jamais fait. Si je peins un tableau, parfois, je n'ai pas assez de couleurs et je dois en mélanger pour en faire des nouvelles, c'est ce que j'ai fait ici, avec des mots. Avec ce type d'écriture, je montre exactement aux gens ce qui se passe dans ma tête, c'est beaucoup plus profond... Par le passé, je me suis appliqué à façonner l'opinion, les idées et l'image que les gens avaient de moi. Cet album est beaucoup plus ouvert sur ma conscience. Il possède un côté très brut, presque cru, parce que j'ai souvent conservé les premières prises de studio au niveau des voix. Une chanson comme 'Para-Noir' est conçue comme une expérimentation où j'auditionnais des filles en leur proposant de dire ce qu'elles désiraient : je voulais entendre leur face la plus sombre, ce qu'elles ressentaient vraiment. Je leur disais qu'elles pouvaient imaginer qu'elles parlent à moi ou à quelqu'un d'autre et que leur seule contrainte était de commencer par "I fuck you because...". Les meilleures et les plus intéressantes performances sont sur l'album, mais j'avais un tel choix que parfois, chaque phrase est composée de mots de filles différentes.

Comment les as-tu choisies?

MM : J'ai pris des strip-teaseuses, des prostituées, des filles rangées, mais qui voulaient participer à cet exercice, même des filles qui ne me connaissaient pas. Je ne leur disais pas que le résultat final serait une chanson, je les voulais le plus naturel possible.

C'est toi qui les a selectionnées et dirigées?

MM : Oui. Je contrôlais tout. Ça a pris la forme d'un casting. D'ailleurs, ça m'a été directement inspiré par 'Audition', le film de Takeshi Miike.

Tu te plains souvent d'être manipulé par les médias. Mais tu les manipulent aussi bien évidemment en retour. Peux-tu me donner un exemple où tu as joué avec les médias?

MM : Oui, mais enlève d'abord ton pantalon ! (rire maléfique). Pardon ! En fait... Les médias font partie intégrante de mon expression artistique. Quand tu allumes la télé, tu verras : "Here is the bad guy !", et à chaque fois le "méchant" sera différent suivant la situation, que ce soit une tornade, une maladie, une guerre... Et j'ai été un de ces "méchants". J'ai été accusé de la tuerie de Columbine. Tu peux laisser les médias te décrire à leur sauce ou bien les utiliser comme une composante de ta palette dans la peinture de ton propre portrait. Ce n'est pas tant la presse écrite que la télévision, qui me dérange... D'autant plus que j'étais journaliste et j'ai donc la chance d'avoir cette double perspective.

Ton statut de gourou t'effraie-t-il toujours? Tu déclarais avoir peur d'être perçu ainsi par tes fans...

MM : Je veux juste les inspirer, qu'ils me considèrent plus comme un metteur en scène et que nous fassions un magnifique film ensemble, un film sans doute sans limite, sans règles. Il faut considérer le monde entier comme une scène de concert et le réinventer complètement. C'est bien connu, avec la télévision et internet tout le monde regarde quelque chose, nous sommes tous voyeurs. Nos vies sont des films, il faut juste choisir si nous voulons en faire un film ennuyeux ou excitant. Et 'The Golden Age Of Grotesque' a l'ambition de les tirer vers un niveau supérieur.

Chacune de tes copines semble t'inspirer pour tes albums. C'est assez frappant sur le dernier... Comment Dita Von Teese t'a-t-elle influencé?


MM : Elle est très attachée à l'esthétique des années 30 et 40, c'est ce qui m'a attiré chez elle, car je suis très fétichiste de cette période. Nous nous ressemblons beaucoup, nos approches sont très semblables... Son implication est totale, elle vit pour ce qu'elle fait, elle réalise ses propres vêtements, conçoit elle-même ses performances, elle travaille autant que moi. Tous les deux, nous sommes littéralement marriés à notre travail. Ce n'est généralement pas facile de vivre avec quelqu'un pour qui le travail est une priorité, mais comme nous sommes exactement sur la même longueur d'onde, il n'y a aucun problème. Le fait de vivre avec bonheur ma relation amoureuse m'aide à regarder mes précédentes histoires et à en parler en termes d'ordre et de chaos. Ces problèmes relationnels trouvent justement leur écho dans l'histoire de Berlin à la fin des années 30. Le symbolisme de Berlin parcourt mon album : des débuts avec une sorte de tension créative qui est devenue extrême jusqu'à ce que quelqu'un décide de tout arrêter parce qu'il en avait peur.

Dita va-t-elle travailler avec toi sur tes prochains concerts?

MM : Je ne pense pas. Elle n'aime pas trop s'immiscer dans mon travail. Bien sur, elle apparait dans mon dernier clip, mais c'était la personne idéale pour ça. Dans quelques jours, à Berlin et à Londres se tiendront les soirées Grotesk Burlesk, ce sera en partie une installation, en partie un happening, une performance, une fête. Des sœurs théatre de Berlin et je chanterai, accompagné au piano, des titres de mon répertoire... Dita a prévu une nouvelle performance, où elle revisite la peinture sous absinthe de Van Gogh, qui renvoie au triste buveur d'absinthe que j'incarne pendant mon spectacle. On a aussi prévu des scènes sexuelles entre deux Mickey Mouse, un blanc et un noir... C'est un environnement idéal pour elle, toute son inspiration vient de là ! Mais pour la tournée de marilyn Manson, elle sera beaucoup plus en retrait. J'ai déjà fait une liste de tous les performers que je désirerais inviter sur scène : j'aimerais vraiment pouvoir découper une femme en deux ! Le sens de cet acte est très fort, le dédoublement de soi... Et puis, c'est un tour de magie qui m'a toujours fasciné.

À quoi pense Marilyn Manson avant d'aller se coucher?

MM : Ça dépend s'il est seul ou non...

Et si tu n'es pas seul?

MM : Si je suis accompagné, je ne pense pas beaucoup... (esquisse d'un sourire)

Alors, si tu es seul...

MM : Mon imagination m'emmène toujours trop loin, je dois la faire taire parfois. Car même quand je rêve, je suis dans un tout autre monde, mais tout aussi fatigant que la réalité. C'est une grande source d'inspiration pour moi : mes meilleures idées viennent de mes rêves...