Magazine
D-Side (N°40)

Pays
France

Date de parution
Mai 2007

Propos recueillis par
Jean-François Micard

Retranscription
www.deadstar.net

Adresse url
www.d-side.org

Couverture

'Eat Me, Drink Me' apparaît nettement plus intime que tes précédents albums, comme si tu avais cette fois-ci tenté de t'interpréter toi-même après avoir interprété différents personnages...

M.M. : Oui, c'est tout à fait vrai. C'est quelque chose qui s'est un peu imposé à moi, même si j'ai décidé d'aller plus loin en ce sens. Depuis quatre ou cinq ans j'avais décidé de renoncer une fois pour toutes à la musique mais je ne savais pas vraiment pourquoi. Ce n'était pas simplement parce que j'avais décidé de consacrer toute mon énergie à la peinture et au cinéma, mais également parce que je commençais à réaliser que la personne que j'étais était vraiment quelqu'un que je ne tenais pas réellement à rencontrer. Mon marriage m'avait placé dans une situation étrange, où on s'attendait à ce que je devienne quelqu'un que je n'étais pas, et j'ai commencé à réaliser que cela m'avait très sérieusement endommagé, d'un point de vue mental. J'ai été dans un sale état pendant plus d'un an et et je n'arrivais à faire aucune des choses dans lesquelles je suis normalement assez bon. Il ne se passe habituellement pas un jour sans que je me consacre à quelque chose d'artistique, et là, il s'est passé un an ! J'en étais arrivé à m'imaginer mourir, très sérieusement. Pour moi, il n'y avait vraiment aucun avenir en vue. Et c'est finalement le fait de me remettre à écrire une chanson pour un femme, puis une autre, qui m'a remis sur pieds. Donc cet album a bel et bien un concept, comme tous les autres, et ce concept est ma propre personne et la façon dont j'ai trouvé un certains salut en tant qu'être humain damné et méprisable. Je me suis beaucoup inspiré d''Alice Au Pays Des Merveilles' et de Lolita', mais aussi des films comme 'Bonnie & Clyde', 'Badlands'... Toutes ces romances tragiques et très shakespeariennes, qui étaient à l'opposé de ce qu'était mon mariage, assez heureux dans un sens, si ce n'est que ma vision de l'union romantique était décalée par rapport à la réalité. Pour moi lorsque deux personnes sont amoureuses, tout doit être noir ou blanc, c'est tout ou rien, nous deux contre le reste du monde... et ce n'est hélas pas comme cela que fonctionnait mon mariage. Ce n'est d'ailleurs pas tant sa faute que la mienne parce que je n'ai pas su expliquer comment je ressentais les choses en imaginant que tout le monde savait implicitement que j'étais comme ça, que tout le monde savait que ma personnalité n'était pas un rôle, que j'étais simplement moi-même... J'en étais certainement arrivé au stade où je ne voulais plus être moi-même, puisque personne n'était capable de me comprendre mais je ne pouvais pas vraiment réagir car c'est difficile de se rendre compte que tout s'écroule lorsque tu te débat dans les décombres. J'ai donc commencé à chercher de plus souvent refuge dans l'alcool. Pour oublier qui j'étais et qui on me forçait à être. Aujourd'hui, avec le recul, je suis capable de voir à quel moment les choses ont commencé à mal aller, et j'accepte la pleine responsabilité de notre échec puisque j'étais incapable de prendre le contrôle de ma vie.

C'est l'écriture de l'album qui t'a redonné ce contrôle?

M.M. : Oui, à tous points de vue, cet album a vraiment changé ma vie. Pas à travers une épiphanie où j'aurais vu la lumière, j'aurais arrêté de boire et je serais soudain devenu responsable, mais plutôt parce qu'il m'a redonné envie de vivre. Lorsque tu veux mourir, tout ce qui t'entoure te semble désespéré. La seule chose qui peut te sauver et te faire ouvrir les yeux est le fait que quelqu'un te dise : "Je mourrais avec toi"... Malheureusement, la personne n'était pas ma femme, mais l'actrice Evan Rachel Wood, une amie avec qui ma relation a évolué jusqu'à ce que je décris dans l'album. Lorsque j'étais au plus bas et réellement au bord du suicide, elle m'a tendu un couteau et m'a demandé de la tuer avant de m'ouvrir les veines... J'ai été tellement touché par son geste de sacrifice, elle est prête à mourir alors qu'elle n'a que dix-neuf ans, que j'ai réappris à vivre. Quelques heures plus tard, je me remettais à écrire, mais mon mariage était dès lors réellement condamné... malheureusement pour mon épouse, mais heureusement pour moi en tant qu'être humain et qu'artiste (rires).

Le titre de l'album fait une nouvelle fois référence à Lewis Caroll, après 'Phantasmagoria', ton projet de film concernant l'auteur anglais. Penses-tu que l'album prend sa source lui aussi dans l'existance complexe de Caroll?

M.M. : Pour résumer, je pense que l'album traite du fait que j'étais en train de devenir le personnage à propos duquel j'avais l'habitude d'écrire. Je crois qu'il y a un parallélisme très fort entre le diptyque Lewis Caroll / Charles Manson / Brian Warner. Nous avons tous deux notre Mister Hyde, qui désire devenir immortel. Non pas jeune à jamais, comme Peter Pan, mais immortel à l'image du Dracula de Stoker. J'aborde le thème du vampirisme et de l'immortalité dans 'If I Was Your Vampire'. Je ne veux pas redevenir plus jeune que ce que je suis actuellement, mais dans le même temps, je ne veux pas me cesser de me rappeler que je suis aujourd'hui exactement dans le même état d'esprit que lorsque j'ai créé mon double Marilyn Manson. Et c'est selon moi le plus proche que nous puissions jamais être de l'immortalité. Etre si heureux d'être ce que tu es, complètement grisé par tes passions au point que tu en oublies le reste, que le monde peut disparaître, c'est ça l'immortalité pour moi, et j'avais perdu tout ça au fil des ans. Je n'ai commencé à retrouver cet état d'esprit qu'en enregistrant cet album, et le processus de reconquête de moi-même et de mon alter-ego n'est pas encore terminé.

Penses-tu que tu peux désormais être tout simplement un artiste au lieu d'être la "critique sociale' vivante que tu incarnais auparavant?

M.M. : Oui. J'étais devenu si désenchanté envers le monde que j'avais perdu de vue que ma principale activité artistique était d'en tirer la substance d'une œuvre qui le rendait meilleur. J'étais amer et je ne savais plus que critiquer, plus réellement créer. Je pense qu''Eat Me, Drink Me' est ma plus grande réussite artistique à ce jour, dans tous les domaines confondus. Beaucoup de gens m'ont dit qu'il sonnait brut, mais pour moi, cette sécheresse vient du fait que j'ai choisi de présenter les choses de façon très dépouillée, de ne pas me cacher. Et s'il peut apparaître moin travaillé, ce que je t'assure qu'il n'est pas, je pense sincèrement qu'il s'agit de mon meilleur travail. Je sais que tout le monde dit ça lorsqu'il publie un nouvel album, car nous progressons toujours, mais je suis très objectif en affirmant cela, tout simplement parce que dans l'écriture des textes comme dans le champs à proprement parler, je montre ce dont je suis capable, sans me souvier de production. Je suis très fier d'avoir réussi à composer des morceaux qui pourront toucher le public différemment, sans pour autant avoir à changer mon style ou à devenir plus commercial et je pense que davantage de gens se reconnaîtront dans cet album, tout simplement parce que je l'ai écrit pour ceux qui m'entouraient, pour leur faire comprendre ce que je traversais... cela donne forcément un album plus accessible et plus humain que lorsque j'aborde des concepts plus abstraits.

Où en es-tu, en parrallèle, du tournage de ton film 'Phantasmagoria'?

M.M. : Lorsque le disque s'est imposé à moi, de manière totalement inattendue, j'ai soudainement dû réévaluer mes propriétés et trouver un nouveau créneau pour le tournage de 'Phantasmagoria' qui aurait dû se faire pendant que j'enregistrais l'album. Je tournerai probablement à l'automne, après la tournée, et principalement à Paris comme prévu. Je crois que le film va grandement bénéficier du délai supplémentaire qui lui a été accordé. D'une part parce que je vais beaucoup mieux, et d'autre part parce que cela m'a permis de considérer les choses sous un autre jour, de prendre un peu de recul par rapport au personnage, dont je n'avais pas réalisé à quel point il me ressemblait. En définitive, je pense que cette ressemblance va beaucoup servir le personnage, l'interprétation que je pourrais en faire et le film dans son ensemble.

Tu as également annoncé que tu allais réaliser un film d'horreur basé sur 'Eat Me, Drink Me'...

M.M. : J'ai écrit le premier titre de l'album 'If I Was Your vampire', qui est un peu mon hommage à Bauhaus, le jour de Noël, et peu après, dans la foulée, j'ai écrit une histoire qui serait parfaite pour un film. Il aurait déjà du être tourné, j'ai tenté d'en tirer une version courte qui pourrait donner naissance au premier clip de l'album, mais comme les idées en étaient très extrêmes et bizarres, le label a commencé à paniquer, et je n'ai pas pu le faire comme je l'aurait voulu. Mais il se peut que je le réalise tout de même avant 'Phantasmagoria' car c'est quelque chose qui est si proche de moi que je ne peux pas le laisser de coté. Le film représente la réalité telle qu'elle serait si on me laissait peindre tout ce que j'imagine, en permanence. Et il se trouve que j'ai maintenant la possibilité de le faire... Je m'en approche déjà, dans le clip de mon nouveau single 'Heart-Shaped Glasses', que j'ai réalisé en 3D avec une technologie inventée par James Cameron. Tourner cette vidée a été une vraie bataille contre ma maison de disques, qui la trouvait trop pornographique, sans compter le fait qu'ils trouvaient que je payais trop ma nouvelle compagne, Evan Rachel Wodd, qui joue dans la vidéo avec moi. Je pense, à leur décharge, que personne n'a été aussi bien payé qu'elle pour figurer dans un clip de toute l'histoire de la musique (rires). Mais je savais que personne d'autre qu'Evan ne pourrait le faire, ou le voudrait. Je me moque que l'on exploite ma vie privée, mais il me semblait aberrant de payer Evan moins que ce qu'elle méritait en tant que très bonne actrice sous prétexte que nous vivons ensemble. Au final, et au delà des polémiques, je pense que nous avons fait une bonne vidéo. C'est très inspiré par 'Bonnie & Clyde' une fois encore, par mon nouveau point de vue sur l'amour qui ne peut être que totalement désintéressé et porté par l'esprit de sacrifice. Lorsque deux personnes veulent se sacrifier l'une à l'autre, elles n'ont rien à perdre. La personne qui me dit : "Je ferais n'importe quoi pour toi" peut être sûre que je ne lui demanderais jamais de rien faire.

C'est donc encore très autobiographique?

M.M. : Oui, comme tout ce qui sera lié, d'une manière ou d'une autre, à l'album. C'est ma vie et mes histoires d'amour... celle qui s'est achevée, et celle qui commence, une histoire aussi déjantée et tragique que possible. Une chose est sûre, c'est que rien ne sera jamais calme dans ma vie (rires). Mais je prévois tout de même de grandes choses dans le domaine artistique, et j'espère que nous seront heureux... En tous les cas, je n'essaierai plus jamais d'être quelqu'un que je ne suis pas.

Tu es aujourd'hui actif, dans le domaine artistique, en tant que musicien, peintre et cinéaste. Vois-tu tous ces champs d'expression comme interconnectés?

M.M. : Ils sont tous connectés, mais la plupart de mes autres activités sont nées d'un désir d'échapper à ce que j'étais, à ce que je représentais musicalement, et ce n'est que maintenant, alors que j'ai retrouvé mon amour de la musique, que toutes ces formes d'expression peuvent aller de pair, sans chercher à prendre le dessus l'une sur l'autre. J'ai le sentiment que je suis aussi passioné et cohérent en tant que peintre qu'en tant que musicien, mais je sais qu'avant tout, les gens s'identifient à moi et me suivent parce que je suis musicien. J'ai une certain responsabilité envers eux, en tant que Marilyn Manson, et je me dois de tenir mon rôle de chanteur, et pas uniquement me concentrer d'être peintre ou cinéaste. Grâce à ce disque, je pense néanmoins que tous les élements se mettent en place.

Tes concerts ont toujours été une autre forme d'art, parfois plus proche du théâtre que du simple show rock dans la démesure. 'Eat Me, Drink Me' étant plus dépouillé, cela va-t-il se ressentir également sur ton approche scénique?

M.M. : Non, ce sera plus démentiel encore (rires). J'ai travaillé dans cette optique avec une des boîtes de production que je préfère, qui a réalisé la tournée 'Diamond Dogs' pour David Bowie et un tas d'autres concerts d'envergure, et mon nouveau show, très théâtral, sans doute plus qu'avant puisque nous pouvons intercaler des passages joués entre les morceaux... On y passe du concert rock à l'opéra, au théâtre ou au cinéma sans cesse, et ce n'est absolument pas dépouillé.