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N'est-ce pas hypocrite de
ta part de sortir un album aujourd'hui, alors que, ces derniers
temps, tu as surtout montré de l'interêt pour d'autres
formes d'art, comme le cinéma, en t'investissant dans la
réalisation d'un film, 'Phantasmagoria - The Visions Of
Lewis Caroll', ou la peinture, en ouvrant une galerie à
Los angeles l'automne dernier...
M.M. : Ce manque d'interêt a un fort lien avec le dysfonctionnement
que j'ai découvert dans ma vie il y a environ un an. C'en
est peut-être même la source... À cette époque,
je ne me serais jamais imaginé venir en face de toi aujourd'hui,
ni faire de la promo pour un nouvel album, car tous les efforts
et la créativité que j'avais investis dans les arts
et les films provenaient de ma volonté d'arrêter
de jouer de la musique. Aujourd'hui, je me rends compte que la
raison pour laquelle je ne voulais plus m'y consacrer résidait
dans ma perte totale d'espoir, de foi et de confiance en moi.
Je ne pensais pas qu'être moi était quelque chose
de bien. Je ne casserai pas du sucre sur le dos de certaines personnes
de mon entourage (sourire entendu)... Mais elles ont
vraiment joué un rôle dans la dépréciation
personnelle que j'ai vécue. Je serais sûrement mort
à l'heure qu'il est si je n'avais pas extériorisé
tous ces sentiments en écrivant une chanson. Composer ce
morceau m'a remis en mémoire qui j'étais. Car j'étais
perdu. Et ce malgré tous les projets que j'avais entamés
l'année dernière. J'avais prévu de réaliser
mon film et ça avançait... D'ailleurs, je le finirai
plus tard cette année. Bref, lorsque je me suis entendu
rejouer de la musique, cela m'a clairement montré la voie
que je devais suivre. Après la sortie de mon best of, je
pensais en avoir fini avec les guitares, etc. J'avais besoin de
mettre tout ça de côté, mais je ne savais
pas pourquoi à l'époque. C'est tout simplement car
je ne me sentais pas à l'aise avec moi-même. Et il
m'a suffi d'une chanson pour que tout rentre dans l'ordre.
Quel morceau était-ce?
M.M. : Hmmm... C'était 'Just A Car Crash Away'. Ce titre
a tout changé. L'album a été composé
dans la foulée. Nous avions la musique prête depuis
un an, mais nous n'arrivions pas à la finir car je ne parvenais
pas à le chanter correctement dessus. Le problème,
c'est que je n'avais pas les bons mots pour coller à son
ambiance. Et puis le "dramatique" changement dans ma
vie est survenu, fracture qui - au diable les précautions
- était nécessaire afin de me ramener à la
vie et faire renaître mon inspiration.
Tu as déclaré avoir voulu changer
ta manière de chanter sur cet album mais, au final, tu
utilises toujours les mêmes ficelles... Après plus
de dix ans de carrière ne serait-ce pas le moment de quitter
un peu les artifices desquels tu t'entoures depuis longtemps?
M.M. : Je ne me suis pas spécialement occupé du
son de ma voix sur cet album, car j'ai quasiment tout chanté
dans un micro Ribbon (un type de micro datant de 1931, dont
la particularité est un rendu sonore assez agressif et
couvrant un large spectre de fréquances aiguës, ndr.)
branché dans un ampli de guitare. Nous avons de plus conservé
la plupart des premières prises de chant, je ne pouvais
donc pas revenir et changer leur sonorité. Il s'agissait
surtout de conserver l'énergie et l'ardeur des premières
prises plutôt que d'atteindre la perfection. De plus, d'un
point de vue technique, j'ai chanté beaucoup de chansons
dans des tonalité que je n'avais pas encore pratiquées.
La musique est également assez nouvelle par rapport à
celle de mes anciens albums, le son de guitare surtout. C'est
également devenu plus facile pour moi de chanter sur les
structures de ces morceaux. Autant j'aime toujours me transformer
et évoluer artistiquement, autant je voulais avec cet album
clairement identifier et ne pas abandonner ce que les gens aiment
de moi. C'est une démarche contre laquelle je me suis toujours
battu : je n'ai jamais voulu devenir une auto-caricature. Mais
c'est toujours un problème pour les artistes qui partagent
ce besoin d'évolution : à force de tenter de te
renouveler, tu finis par te perdre. C'est pourquoi je voulais
que cet album ressemble au plus près à ma vision
de Marilyn Manson. C'est d'ailleurs une optique qui a été
partagée par de nombreux artistes : The Rolling Stones
l'ont fait sur 'Let It Bleed' (1969), David Bowie sur 'Scary Monsters'
(1980)... Je ne voulais pas me sentir confiant en sortant un album
ultraproduit. Je ne désirais pas mentir et tout réfléchir
mais plutôt me laisser aller, regagner en fraîcheur.
Tes albums précédents étaient
tous marqués par l'élaboration de grands concepts.
'Eat Me, Drink Me' ne semble lui, en comporter aucun. Aurais-tu
donc compris que ton public était peut-être trop
jeune pour appréhender le dadaïsme de 'The Golden
Age Of Grotesque' et les obscures références à
Nietzsche sur 'Antichrist Superstar'?
M.M. : Certaines personnes m'ont toujours dit - sans que je veuille
les écouter - que c'était moi qui intéressais
les gens. Donc, en cela, cet album a un concept : ma vie. Sans
artifice, sans ajouter de personnages, de symboles... Ce parti
pris est vraiment évident puisque l'album s'ouvre sur ces
paroles : "6:00 am, Christmas morning" (Six heures
du mat', le jour de Noël"). Cela marque vraiment
l'action, qui est assez proche d'ailleurs. Cette manière
d'écrire les paroles en se plaçant dans la présent
est vraiment particulière à cet album, je n'avais
jamais recouru à ce procédé, au paravant.
Dans ce sens, je pense que c'est équivalent à la
réaction que les gens peuvent avoir lorsqu'ils voient chez
moi les décors de films et les installations de sessions
photo que je laisse traîner en désordre dans mon
salon. Je ne sais pas ce qu'ils en pensent, s'ils sont surpris...
Tout ce dont je suis certain, c'est que, pour moi, mon film est
ma vie. Ma vie est un film, donc c'est la même chose. Ce
postulat est devenu la source de ce disque. Les gens à
l'extérieur n'ont pas la moindre idée de ce qui
est réel ou pas dans ta tête. Aujourd'hui, je me
fous de savoir si ce que je vis est vrai.
Pourquoi arriver à cet état
d'esprit aujourd'hui?
M.M. : C'est tellement jouissif. Tu peux te réveiller le
matin et décider que ta vie n'est qu'une grande fiction.
Je ne sais pas ce qui pourrait être plus simple. C'est vraiment
agréable. C'est vraiment un pendant du message qui était
le miens sur mes premiers albums : "Sois qui tu veux, pense
librement, réalise tes rêves". Mais je pense
que je n'ai pas vécu ce principe de la bonne manière
pour moi. La preuve, si je ne m'étais pas repris, je serais
sûrement six pieds sous terre. Je me sentais tellement malheureux
dans la vie que je m'étais fabriquée... Et je ne
pouvais en vouloir à personne d'autre que moi. Je n'étais
pas préparé à me trouver dans certaines situations
où l'on attendait de moi que je réagisse en adulte
ou comme quelqu'un censé se comporter comme un véritable
mari...
...En ayant des enfants, par exemple?
M.M. : Hmmm, oui, même si ça n'a jamais été
la question. Tout à coup, quand tu sens qu'être nocif,
avoir mon sens de l'humour, sont des choses devenues incompatibles
avec ta vie, cela t'impose une véritable remise en question.
Comme il est normal de cadrer avec ton mode de vie actuel, tu
te sens obligé de dénigrer ton ancien toi. Le problème,
c'est que tu ne réalises pas alors que ce comportement
est en train de détruire ta véritable personnalité.
Désormais, je comprends que c'était une grossière
erreur. Enfin, mon nouvel album ne traite pas d'erreurs, mais
du présent. Si un évènement survenait, je
le transposais en chanson. C'était un processus très
immédiat. Dans le passé, j'écrivais des morceaux
sur des actions antérieures, j'avais donc le temps de réfléchir
et de les tourner en métaphores. Il en reste quelques-unes
dans 'Eat Me, Drink Me', mais dans une moindre mesure. Je pense
que les gens pourront se vanter d'être proches de moi avec
cet album, même si c'est dur de prétendre connaître
quelqu'un personnellement à travers une chanson.
Lorsque tu es adolescent et que tu commences
la musique, tu as souvent du mal à digérer tes influences,
alors que le passage à l'âge adulte se traduit plus
par la trouvaille d'une identité sonore assumée.
Ainsi, alors que tu refuses de te comporter en adulte dans ta
vuie sentimentale, le Marilyn manson musicien a lui atteint la
maturité !
M.M. : (rires) C'est assez ironique, en effet,
vu que cet album découle de ma volonté de ne pas
devenir mature. Mais je suis d'accord 'Eat Me, Drink Me' résulte
d'une approche artistique plus mature qui consiste à me
présenter tel que je suis. Mais je n'aime pas trop cette
tournure. Car lorsque les gens vont lire - sans écouter
la musique - que je veux être "moi-même",
naturel, je pense qu'ils vont trouver ça ennuyeux. C'est
pourtant totalement faux. Je pense que lorsque les gens écouteront
mes nouvelles chansons, ils réaliseront qu'être moi
est assez malsain, "mauvais", selon les valeurs morales
populaires. J'ai également toujours eu un problème
à dire certaines choses personnelles dans mes chansons,
car j'avais peur de froisser certaines personnes de mon entourage.
Même si je n'ai pas enregistré cet album dans ce
but, j'ai enfin pu exprimer mes sentiments sans crainte. Et je
pense que les gens vont pouvoir se retrouver encore plus dans
ce nouvel album, car je m'y révèle humain. Mais
dans mon étrange manière de l'être, bien évidemment.
Il y a environ six mois, nous sortions un
numéro où tu figurais en couverture avec cette question
: "Que reste-il de l'Antichrist Superstar aujourd'hui?".
Pourrais-tu nous y répondre?
M.M. : Hmmm... Je pense que, principalement, au vu de la manière
dont j'envisage ma prochaine tournée prévue jusqu'à
la fin de l'année (avec Slayer aux États-Unis,
ndr.), qu'Eat Me, Drink Me' est sûrement l'album qui
se rapproche le plus d''Antichrist Superstar'. Je ne prétends
pas qu'il sonne à l'identique ou que les gens le ressentiront
de la même manière. En revanche je me trouve à
nouveau dans cet état d'esprit de compétition, de
besoin et de désir d'établir ma voix dans le monde.
Je pense que c'est le sentiment le plus 'Antichrist Superstar'
que j'aie ressenti depuis un moment. Tout en étant différent,
cela dit, je n'essaie évidemment pas de recréer
quoi que ce soit...
C'est sûrement pour cela que tu tournes
avec Slayer...
M.M. : Oui (rires) !
Cett affiche est vraiment surprenante, d'où
est venue cette idée pour le moins étrange de vous
rassembler sur une même tournée?
M.M. : Je veux tout simplement être surpris, je veux me
sentir en danger, relever les défits artistiques. Lorsque
cette opportunité s'est présentée, ma première
réaction à été la même que la
tienne : "Bordel, mais à quoi tout cela rime-t-il?"
Et je me suis alors dit que c'était la meilleure raison
pour le faire. Je ne suis pas un gros fan de Slayer, nos musiques
et nos publics sont totalement différents, mais cette situation
est vraiment parfaite. De plus, s'il y a bien un de mes albums
qui entre dans la catégorie "satanique", c'est
bien 'Eat me, Drink Me'. Je pense que cet album est bien plus
evil qu''Antichrist Superstar' dans le sens où il véhicule
un mal quotidien et cru. Cette association avec Slayer risque
donc de donner une tournée géniale.
Quelle relation entretient Brian Warner son
alter ego, Marilyn Manson, aujourd'hui? À qui avons-nous
à faire en cet instant? À Marilyn Manson, la rock-star
qui habite dans une énorme villa à Los Angeles ou
à Brian Warner, qui joue la rock-star?
M.M. : Je ne suis pas sûr qu'il faille accorder tant d'importances
à ces noms. Cette question est cependant revenue sur le
tapis lors de mon mariage avec Dita. Quand tu te maries, ta femme
est censé changer son nom pour le tien, et cela devient
réellement confus quand tu as adopté un pseudonyme
depuis de nombreuses années. la raison pour laquelle j'avais
il y a bien longtemps d'écidé d'adopter un nouveau
patronyme était de marquer un changement majeur entre celui
que j'étais et celui que je voulais devenir. L'idée
de mon "vrai" nom ressortant de ma vie comme signifiant
quelque chose de plus que sa fonction initiale, n'est jamais apparue
et je n'y pense pas. Les gens ne m'appellent pas Brian et lorsque
cela arrive parfois, ça n'a rien d'un secret dévoilé.
Je pense qu'une des raisons pour lesquelles je me suis identifié
à Lewis Caroll pour rédiger le script de mon film
'Phantasmagoria', c'est parce que lui aussi utilise un pseudonyme
(Charles Lutwidge Dodgson, prêtre et mathématicien,
a pris le nom de Lewis Caroll pour écrire ses romans emprunts
d'une fantaisie trouble - ndr.). Ces deux facette de sa personnalité
représentaient un aspect Dr Jeckyll/Mr Hyde, qui correspond
assez bien au rapport entre Brian Warner et Marilyn Manson. Lewis
Caroll est en relation avec l'immortalité, ce qui a vraiment
un rapport avec le concept initial du vampirisme, sans rapport
avec les capes, les chauves-souris, etc. Ce thème a d'ailleurs
un lien avec le Christ, cet homme qui revient d'entre les morts.
Ça, c'est une vraie histoire de vampires, pour moi. J'ai
réalisé ça depuis que des raisons très
profondes et personnelles m'ont conduit à m'investir dans
la vie de Lewis Caroll. Pour conclure ce sujet : tu peux m'appeler
comme tu veux, ça n'a pas d'importance. Il faut seulement
bien saisir que Marilyn Manson n'est pas un alter ego, mais représente
la première fois que j'ai eu un ego.
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