Magazine
Hard N Heavy (N°134)

Pays
France

Date de parution
Juin 2007

Propos recueillis par
Julien Chaplet

Retranscription
www.deadstar.net

Adresse url
myspace.com/hnheavy

Couverture

N'est-ce pas hypocrite de ta part de sortir un album aujourd'hui, alors que, ces derniers temps, tu as surtout montré de l'interêt pour d'autres formes d'art, comme le cinéma, en t'investissant dans la réalisation d'un film, 'Phantasmagoria - The Visions Of Lewis Caroll', ou la peinture, en ouvrant une galerie à Los angeles l'automne dernier...

M.M. : Ce manque d'interêt a un fort lien avec le dysfonctionnement que j'ai découvert dans ma vie il y a environ un an. C'en est peut-être même la source... À cette époque, je ne me serais jamais imaginé venir en face de toi aujourd'hui, ni faire de la promo pour un nouvel album, car tous les efforts et la créativité que j'avais investis dans les arts et les films provenaient de ma volonté d'arrêter de jouer de la musique. Aujourd'hui, je me rends compte que la raison pour laquelle je ne voulais plus m'y consacrer résidait dans ma perte totale d'espoir, de foi et de confiance en moi. Je ne pensais pas qu'être moi était quelque chose de bien. Je ne casserai pas du sucre sur le dos de certaines personnes de mon entourage (sourire entendu)... Mais elles ont vraiment joué un rôle dans la dépréciation personnelle que j'ai vécue. Je serais sûrement mort à l'heure qu'il est si je n'avais pas extériorisé tous ces sentiments en écrivant une chanson. Composer ce morceau m'a remis en mémoire qui j'étais. Car j'étais perdu. Et ce malgré tous les projets que j'avais entamés l'année dernière. J'avais prévu de réaliser mon film et ça avançait... D'ailleurs, je le finirai plus tard cette année. Bref, lorsque je me suis entendu rejouer de la musique, cela m'a clairement montré la voie que je devais suivre. Après la sortie de mon best of, je pensais en avoir fini avec les guitares, etc. J'avais besoin de mettre tout ça de côté, mais je ne savais pas pourquoi à l'époque. C'est tout simplement car je ne me sentais pas à l'aise avec moi-même. Et il m'a suffi d'une chanson pour que tout rentre dans l'ordre.

Quel morceau était-ce?

M.M. : Hmmm... C'était 'Just A Car Crash Away'. Ce titre a tout changé. L'album a été composé dans la foulée. Nous avions la musique prête depuis un an, mais nous n'arrivions pas à la finir car je ne parvenais pas à le chanter correctement dessus. Le problème, c'est que je n'avais pas les bons mots pour coller à son ambiance. Et puis le "dramatique" changement dans ma vie est survenu, fracture qui - au diable les précautions - était nécessaire afin de me ramener à la vie et faire renaître mon inspiration.

Tu as déclaré avoir voulu changer ta manière de chanter sur cet album mais, au final, tu utilises toujours les mêmes ficelles... Après plus de dix ans de carrière ne serait-ce pas le moment de quitter un peu les artifices desquels tu t'entoures depuis longtemps?

M.M. : Je ne me suis pas spécialement occupé du son de ma voix sur cet album, car j'ai quasiment tout chanté dans un micro Ribbon (un type de micro datant de 1931, dont la particularité est un rendu sonore assez agressif et couvrant un large spectre de fréquances aiguës, ndr.) branché dans un ampli de guitare. Nous avons de plus conservé la plupart des premières prises de chant, je ne pouvais donc pas revenir et changer leur sonorité. Il s'agissait surtout de conserver l'énergie et l'ardeur des premières prises plutôt que d'atteindre la perfection. De plus, d'un point de vue technique, j'ai chanté beaucoup de chansons dans des tonalité que je n'avais pas encore pratiquées. La musique est également assez nouvelle par rapport à celle de mes anciens albums, le son de guitare surtout. C'est également devenu plus facile pour moi de chanter sur les structures de ces morceaux. Autant j'aime toujours me transformer et évoluer artistiquement, autant je voulais avec cet album clairement identifier et ne pas abandonner ce que les gens aiment de moi. C'est une démarche contre laquelle je me suis toujours battu : je n'ai jamais voulu devenir une auto-caricature. Mais c'est toujours un problème pour les artistes qui partagent ce besoin d'évolution : à force de tenter de te renouveler, tu finis par te perdre. C'est pourquoi je voulais que cet album ressemble au plus près à ma vision de Marilyn Manson. C'est d'ailleurs une optique qui a été partagée par de nombreux artistes : The Rolling Stones l'ont fait sur 'Let It Bleed' (1969), David Bowie sur 'Scary Monsters' (1980)... Je ne voulais pas me sentir confiant en sortant un album ultraproduit. Je ne désirais pas mentir et tout réfléchir mais plutôt me laisser aller, regagner en fraîcheur.

Tes albums précédents étaient tous marqués par l'élaboration de grands concepts. 'Eat Me, Drink Me' ne semble lui, en comporter aucun. Aurais-tu donc compris que ton public était peut-être trop jeune pour appréhender le dadaïsme de 'The Golden Age Of Grotesque' et les obscures références à Nietzsche sur 'Antichrist Superstar'?

M.M. : Certaines personnes m'ont toujours dit - sans que je veuille les écouter - que c'était moi qui intéressais les gens. Donc, en cela, cet album a un concept : ma vie. Sans artifice, sans ajouter de personnages, de symboles... Ce parti pris est vraiment évident puisque l'album s'ouvre sur ces paroles : "6:00 am, Christmas morning" (Six heures du mat', le jour de Noël"). Cela marque vraiment l'action, qui est assez proche d'ailleurs. Cette manière d'écrire les paroles en se plaçant dans la présent est vraiment particulière à cet album, je n'avais jamais recouru à ce procédé, au paravant. Dans ce sens, je pense que c'est équivalent à la réaction que les gens peuvent avoir lorsqu'ils voient chez moi les décors de films et les installations de sessions photo que je laisse traîner en désordre dans mon salon. Je ne sais pas ce qu'ils en pensent, s'ils sont surpris... Tout ce dont je suis certain, c'est que, pour moi, mon film est ma vie. Ma vie est un film, donc c'est la même chose. Ce postulat est devenu la source de ce disque. Les gens à l'extérieur n'ont pas la moindre idée de ce qui est réel ou pas dans ta tête. Aujourd'hui, je me fous de savoir si ce que je vis est vrai.

Pourquoi arriver à cet état d'esprit aujourd'hui?

M.M. : C'est tellement jouissif. Tu peux te réveiller le matin et décider que ta vie n'est qu'une grande fiction. Je ne sais pas ce qui pourrait être plus simple. C'est vraiment agréable. C'est vraiment un pendant du message qui était le miens sur mes premiers albums : "Sois qui tu veux, pense librement, réalise tes rêves". Mais je pense que je n'ai pas vécu ce principe de la bonne manière pour moi. La preuve, si je ne m'étais pas repris, je serais sûrement six pieds sous terre. Je me sentais tellement malheureux dans la vie que je m'étais fabriquée... Et je ne pouvais en vouloir à personne d'autre que moi. Je n'étais pas préparé à me trouver dans certaines situations où l'on attendait de moi que je réagisse en adulte ou comme quelqu'un censé se comporter comme un véritable mari...

...En ayant des enfants, par exemple?

M.M. : Hmmm, oui, même si ça n'a jamais été la question. Tout à coup, quand tu sens qu'être nocif, avoir mon sens de l'humour, sont des choses devenues incompatibles avec ta vie, cela t'impose une véritable remise en question. Comme il est normal de cadrer avec ton mode de vie actuel, tu te sens obligé de dénigrer ton ancien toi. Le problème, c'est que tu ne réalises pas alors que ce comportement est en train de détruire ta véritable personnalité. Désormais, je comprends que c'était une grossière erreur. Enfin, mon nouvel album ne traite pas d'erreurs, mais du présent. Si un évènement survenait, je le transposais en chanson. C'était un processus très immédiat. Dans le passé, j'écrivais des morceaux sur des actions antérieures, j'avais donc le temps de réfléchir et de les tourner en métaphores. Il en reste quelques-unes dans 'Eat Me, Drink Me', mais dans une moindre mesure. Je pense que les gens pourront se vanter d'être proches de moi avec cet album, même si c'est dur de prétendre connaître quelqu'un personnellement à travers une chanson.

Lorsque tu es adolescent et que tu commences la musique, tu as souvent du mal à digérer tes influences, alors que le passage à l'âge adulte se traduit plus par la trouvaille d'une identité sonore assumée. Ainsi, alors que tu refuses de te comporter en adulte dans ta vuie sentimentale, le Marilyn manson musicien a lui atteint la maturité !

M.M. : (rires) C'est assez ironique, en effet, vu que cet album découle de ma volonté de ne pas devenir mature. Mais je suis d'accord 'Eat Me, Drink Me' résulte d'une approche artistique plus mature qui consiste à me présenter tel que je suis. Mais je n'aime pas trop cette tournure. Car lorsque les gens vont lire - sans écouter la musique - que je veux être "moi-même", naturel, je pense qu'ils vont trouver ça ennuyeux. C'est pourtant totalement faux. Je pense que lorsque les gens écouteront mes nouvelles chansons, ils réaliseront qu'être moi est assez malsain, "mauvais", selon les valeurs morales populaires. J'ai également toujours eu un problème à dire certaines choses personnelles dans mes chansons, car j'avais peur de froisser certaines personnes de mon entourage. Même si je n'ai pas enregistré cet album dans ce but, j'ai enfin pu exprimer mes sentiments sans crainte. Et je pense que les gens vont pouvoir se retrouver encore plus dans ce nouvel album, car je m'y révèle humain. Mais dans mon étrange manière de l'être, bien évidemment.

Il y a environ six mois, nous sortions un numéro où tu figurais en couverture avec cette question : "Que reste-il de l'Antichrist Superstar aujourd'hui?". Pourrais-tu nous y répondre?

M.M. : Hmmm... Je pense que, principalement, au vu de la manière dont j'envisage ma prochaine tournée prévue jusqu'à la fin de l'année (avec Slayer aux États-Unis, ndr.), qu'Eat Me, Drink Me' est sûrement l'album qui se rapproche le plus d''Antichrist Superstar'. Je ne prétends pas qu'il sonne à l'identique ou que les gens le ressentiront de la même manière. En revanche je me trouve à nouveau dans cet état d'esprit de compétition, de besoin et de désir d'établir ma voix dans le monde. Je pense que c'est le sentiment le plus 'Antichrist Superstar' que j'aie ressenti depuis un moment. Tout en étant différent, cela dit, je n'essaie évidemment pas de recréer quoi que ce soit...

C'est sûrement pour cela que tu tournes avec Slayer...

M.M. : Oui (rires) !

Cett affiche est vraiment surprenante, d'où est venue cette idée pour le moins étrange de vous rassembler sur une même tournée?

M.M. : Je veux tout simplement être surpris, je veux me sentir en danger, relever les défits artistiques. Lorsque cette opportunité s'est présentée, ma première réaction à été la même que la tienne : "Bordel, mais à quoi tout cela rime-t-il?" Et je me suis alors dit que c'était la meilleure raison pour le faire. Je ne suis pas un gros fan de Slayer, nos musiques et nos publics sont totalement différents, mais cette situation est vraiment parfaite. De plus, s'il y a bien un de mes albums qui entre dans la catégorie "satanique", c'est bien 'Eat me, Drink Me'. Je pense que cet album est bien plus evil qu''Antichrist Superstar' dans le sens où il véhicule un mal quotidien et cru. Cette association avec Slayer risque donc de donner une tournée géniale.

Quelle relation entretient Brian Warner son alter ego, Marilyn Manson, aujourd'hui? À qui avons-nous à faire en cet instant? À Marilyn Manson, la rock-star qui habite dans une énorme villa à Los Angeles ou à Brian Warner, qui joue la rock-star?

M.M. : Je ne suis pas sûr qu'il faille accorder tant d'importances à ces noms. Cette question est cependant revenue sur le tapis lors de mon mariage avec Dita. Quand tu te maries, ta femme est censé changer son nom pour le tien, et cela devient réellement confus quand tu as adopté un pseudonyme depuis de nombreuses années. la raison pour laquelle j'avais il y a bien longtemps d'écidé d'adopter un nouveau patronyme était de marquer un changement majeur entre celui que j'étais et celui que je voulais devenir. L'idée de mon "vrai" nom ressortant de ma vie comme signifiant quelque chose de plus que sa fonction initiale, n'est jamais apparue et je n'y pense pas. Les gens ne m'appellent pas Brian et lorsque cela arrive parfois, ça n'a rien d'un secret dévoilé. Je pense qu'une des raisons pour lesquelles je me suis identifié à Lewis Caroll pour rédiger le script de mon film 'Phantasmagoria', c'est parce que lui aussi utilise un pseudonyme (Charles Lutwidge Dodgson, prêtre et mathématicien, a pris le nom de Lewis Caroll pour écrire ses romans emprunts d'une fantaisie trouble - ndr.). Ces deux facette de sa personnalité représentaient un aspect Dr Jeckyll/Mr Hyde, qui correspond assez bien au rapport entre Brian Warner et Marilyn Manson. Lewis Caroll est en relation avec l'immortalité, ce qui a vraiment un rapport avec le concept initial du vampirisme, sans rapport avec les capes, les chauves-souris, etc. Ce thème a d'ailleurs un lien avec le Christ, cet homme qui revient d'entre les morts. Ça, c'est une vraie histoire de vampires, pour moi. J'ai réalisé ça depuis que des raisons très profondes et personnelles m'ont conduit à m'investir dans la vie de Lewis Caroll. Pour conclure ce sujet : tu peux m'appeler comme tu veux, ça n'a pas d'importance. Il faut seulement bien saisir que Marilyn Manson n'est pas un alter ego, mais représente la première fois que j'ai eu un ego.