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Alejandro Jodorowsky : Commençons par
ton disque qui va sortir et puis nous passerons à des choses
plus personnelles, d'accord?
Marilyn Manson : OK.
A.J. : Le titre de ton disque est 'Eat Me, Drink Me'. Immédiatement
je pense à la symbolique du Christ. Que se passe-t-il chaque
jour à l'église? Les catholiques mangent et boivent
leur Dieu. Je crois que ça fait d'eux des vampires cannibales...
M.M. : Je savais que ça te plairait...
A.J. : Toi Manson, tu es un symbole. Tu portes toujours
du maquillage, personne ne sait qui tu es... Le Christ est un
homme qui devient un symbole, toi c'est l'inverse. Tu es un symbole
qui est en train de devenir humain. Quand tu dis 'Eat Me, Drink
Me', tu fais preuve d'amour pour le monde. Tu t'offres... Tu es
une nourriture pour les vampires cannibales. C'est ce que je ressens.
Parlons de toi personnellement : tu es une mythologie à
l'envers. Chaque nouvelle époque a besoin de nouvelles
mythologies...
M.M. : Je suis totalement d'accord. Tu as perçu tout ça
tellement mieux que quiconque... Oui.
A.J. : Pour nous exprimer comme artiste dans le monde, nous ne
pouvons plus le détruire. C'est nous-mêmes que nous
devons détruire.
M.M. : Pourquoi dis-tu cela?
A.J. : A toutes les époques, les génies, je pense
à des gens comme Arthaud, Van Gogh, Nietzche, Topor se
sont donnés, offerts, auto-détruits. Mais ce n'est
pas une destruction christique. Les gens mangent à l'église
un symbole. Ton cas est différent. Tu offres ta chair et
ton âme. Est-ce que tu souffres?
M.M. : Pas en ce moment, non.
A.J. : Pourtant, ton disque exprime une souffrance...
M.M. : Exact. J'étais en train de perdre un amour, celui
de mon marriage, mais j'étais aussi en train de retrouver
l'amour avec une autre fille...
A.J. : C'est moi qui vous avais mariés, tu t'en souviens,
au nom des quatres éléments, le vent, l'eau, le
feu et la terre. L'intellect, l'émotion, le sexe et la
vie matérielle. Je me rends compte que ta femme était
amoureuse du symbole Manson, pas de qui tu es réellement...
M.M. : C'est exactement ce que mon père m'a dit : elle
était amoureuse d'une idée de moi, pas de moi. Pendant
une année, je ne savais plus qui j'étais. Je ne
pouvais pas créer, ni écrire, rien, le vide. J'essayais
d'enregistrer, rien ne se passait. J'étais seul. Elle n'était
pas là, elle travaillait, elle faisait carrière.
Seul six mois, j'ai dû me chercher vraiment et ça
ne s'est pas bien passé au début, je ne savais absolument
pas qui j'étais.
A.J. : Dans notre inconscient nous allons du vide vers la forme.
Grâce à toi, cette femme a pris forme et toi pendant
ce temps tu partais vers le vide.
M.M. : Exact, c'est tout à fait ce qui s'est passé.
A.J. : Quelle est la définition de l'alchimie? C'est une
spiritualisation de la matière et une matérialisation
de l'esprit. Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut. Un
démon est un ange tombé à terre, un ange
est un démon monté au ciel.
M.M. : (enthousiaste) Voilà pourquoi j'aime ce
type ! Tu es vraiment le seul à comprendre ces choses...
Il y a quelques années, chaque fois
qu'un gamin faisait un truc répréhensible aux USA,
c'était la faute de Marilyn Manson. Cette situation a-t-elle
changé?
M.M. : C'est devenu comme ça dans ma vie personnelle. En
tant qu'être humain, on m'a tout reproché. Tout était
de ma faute. Je suis devenu un polarisateur à mauvaises
choses dans la vie aussi. Il ne m'est arrivé qu'une pire
série de catastrophes. Rien de bon. Il est sûr que,
pendant ce temps, les Américains m'ont un peu oublié
mais je sens qu'avec ce disque ils vont drôlement s'occuper
de mon cas. Ce nouveau projet est totalement humain. Les gens
vont être obligés de le prendre au sérieux.
C'est encore plus sombre cette fois.
A.J. : Il y a une phrase dans la Kabbale qui dit "fais
de ta chute une ascension". J'ai écouté
ton disque. Tu prends une situation dramatique et de cela tu fais
une alchimie, tu enregistres un disque philosophal qui va donner
de toi, derrière l'image destroy, celle d'une construction.
Le monde est dans quel état? Il est détruit. Nous
ne pouvons plus l'attaquer, impossible. C'est à nous-mêmes
qu'il faut s'attaquer, pas au monde.
M.M. : Totalement d'accord !
A.J. : Tous les gens en ce moment sont des victimes. Nous, les
artistes, n'avons plus rien à détruire.
M.M. : J'ai voulu dire une chose avec ce disque et je te le dis
à toi : la lune se lève.
A.J. : C'est très intéressant que tu dises cela...
Car depuis des milliers d'années, nous oublions la déesse
Mère. Nous ne respectons que les vieux dieux mâles.
Ce qui se passe actuellement, cette catastrophe généralisée,
est le résultat terminal de la domination du Père.
Avec ce disque, tu nous parles de ta féminité, de
la Grande Déesse qui est en toi. Quand je t'ai vu la première
fois à la télévision, je t'ai regardé
avec passion. Je me suis dit : "quel monstre magnifique"
(rires). Quand je te vois face à moi, je pense que tu es
le seul acteur que j'ai envie de diriger, en tant que réalisateur.
M.M. : Nous avons un projet de film ensemble, je veux le faire.
A.J. : Nous avons encore le temps, si cet impensable qu'on appelle
Dieu me prête vie...
M.M. : Je serai là.
Dans les années 60, Jodorowsky et
le groupe Panique organisaient des happenings. Il était
question de sang, de nudité, de folie et c'était
un spectacle choquant. Manson, vos shows participent de la même
volonté, non?
M.M. : Dans l'absolu, c'est ce que j'ai toujours voulu. Et encore
plus maintenant. Toute l'industrie du spectacle est entré
dans la normalité, c'est banalisé, on achète
son ticket pour un show... Or moi, j'ai la prétention qu'on
ne sache pas où commence le spectacle et qu'il ne s'arrête
jamais. Ça fait plus peur comme ça.
D'accord, on va jouer... Imaginons maintenant
que vous pouvez changer une chose dans le corps humain de base.
Ce serait quoi?
A.J. : Changer le cerveau. Je créerais un cerveau en quatre
parties, à commencer par les trois qu'on à, la froide
reptilienne, l'émotionnelle matière blanche et l'intellectuel
cortex si énorme que pour entrer dans notre crâne,
il doit se replier comme un labyrinthe accordéon. On devait
arrêter de lutter d'une façon impuissante contre
les choses de la boite crânienne. Et sortir à l'extérieur
en créant un quatrième cerveau d'énergie
pure télépathique.
M.M. : Génial ! Moi je pense que ce serait bon d'avoir
deux bouches. Je n'ai pas le temps de manger et de parler. Deux
bouches seraient utiles.
A.J. : Fantastique (se tapant la nuque) ! On la mettrait
là, non?
M.M. : Tout à fait. On a besoin de plus de bouches pour
embrasser mieux.
A.J. : Quand tu es tout seul... Comment ça se passe? Parce
que tu es deux. Il y a Manson le symbole et un être humain
aussi. Il y a un Manson fameux et un Manson anonyme. Comment il
vit, le Manson anonyme?
M.M. : Quand j'ai fait ce disque, j'ai réalisé plein
de choses. À part un cercle très restreint d'amis,
peu de gens effectivement connaissent mon vrai moi et c'est normal,
je ne l'avais jamais mis en musique... Ce disque est moi. Écoutez
la première chanson, elle commence par ces mots : "6
AM, Christmas morning" et effectivement je l'ai écrite
un matin de Noël et je l'ai chantée ce jours-là.
J'ai décidé que le Manson anonyme allait être
au centre de ce disque.
A.J. : Et voilà pourquoi cet album est beaucoup plus riche
que les précédents ! Celui-ci, tu l'as fait avec
ton jumeau. Ton jumeau intérieur commence à s'exprimer...
M.M. : Merci !
Jodorowsky, Manson, vous parlez beaucoup
du Diable, mais l'avez-vous déjà rencontré?
M.M. : Il est en moi, et ça pourrait être mon jumeau
peut-être. En tout cas, c'est pour cela que j'ai écrit
: "Toi Moi Et Le Diable Ça Fait 3" Si
vous écoutez cette chanson, c'est vraiment moi me parlant
à moi-même.
A.J. : Le Diable c'est l'égo. L'ego est une boîte
qui contient ton être essentiel, infini et éternel.
Cette boîte peut être ouverte ou non. Prenons le cas
d'un politicien... L'être essentiel d'un politicien reste
dans la boîte de l'ego. Limité. Très vite,
on peut souffrir de ces limites. Manson procède différemment
: il ouvre la boîte et il autorise son être essentiel
à sortir. Il l'autorise même à prendre la
parole. Voilà pourquoi mon ami Manson repousse en public
les limites du mental. Mais avec ce disque, ce sont les limites
émotionnelles que Manson brise. J'ai raison?
M.M. : Tu as raison. Pour mon nouveau clip vidéo, j'ai
demandé un décor où je me trouve littéralement
dans l'arrière aorte. J'ai mélangé cela avec
'Lolita' et 'Bonnie & Clyde' et ça parle d'un nouvel
amour, avec une fille dangereuse, téméraire. La
fille me tend un poignard, elle me ramène à la vie.
Nous fonçons dans un bolide qui grimpe une montagne de
feu...
A.J. : Un jour, il faudra que tu prennes ton plus beau costume
de Manson et que tu l'enterres. Après enferme-toi une nuit
et une journée sans maquillage, ni costume, pour te trouver
toi-même. Mais est-ce possible commercialement?
M.M. : Dans ce clip, je ne suis même pas maquillé.
J'ai filmé une scène de sexe dans un lit qui m'intéresse
beaucoup car il pleut du sang sur la fille et moi. On se trouve
vraiment à l'intérieur d'un cœur.
A.J. : Je pense qu'on devrait faire un clip de Manson avec des
rats lui dévorant les testicules !
M.M. : Ah non, merci, aucun rat ne me dévorera les testicules
(rires)...
A.J. : Pour moi, le rat est un animal vampire, plus intelligent
et plus fort que l'homme. Le rat qui mange tes testicules mange
ton sperme, c'est un soma sacré et les rats deviennent
des calices. Je vois assez bien un clip se terminant par un pape
brandissant aux fidèles extasiés un rat repu de
sperme mansonien... Voilà le clip que je ferais...
M.M. : Waow ! Aujourd'hui j'internalise tout. J'ai créé
mon propre monde.
A.J. : Et c'est ce qu'il faut. Le temps n'est plus à se
comporter comme les gens normaux. Il faut prendre l'attitude du
vieux sage chinois qui dit "Faisons une construction
de la destruction." L'animal a bien des manières
de se défendre. On peut choisir de changer les choses,
on peut choisir de se sauver, on peut choisir d'attaquer. Mais
il y a une façon de gagner contre le monde et c'est de
rentrer en soi, très profondément. Je dirais que
c'est exactement ce que tu as fait avec ton disque !
Manson, quel est votre film préféré
de Jodorowsky?
M.M. : 'La Montagne Sacrée'.
A.J. : J'aime bien entendre ça, j'ai tellement souffert
pour réaliser ce film ! Personne ne comprenait rien à
ce que je voulais faire. C'est un grand bonheur pour moi que tout
cela ressorte enfin... Si mes films ressortent c'est aussi grâce
à toi, Manson. Tu as parlé de moi sur ton blog (?)
et depuis, partout où je vais autour du monde pour donner
des conférences ou présenter mes films, il y a une
grande troupe d'enfants gothiques qui viennent me voir...
M.M. : Et c'est normal, tu es vraiment le seul à nous dire
ces choses incroyables.
A.J. : Eh bien... au revoir. J'irai à ton concert, c'est
une bonne journée, je viens d'interviewer ma première
rock star !
M.M. : Merci beaucoup...
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