Magazine
Rock Sound (N°158)

Pays
France

Date de parution
Juin 2007

Propos recueillis par
Olivier Portnoi

Retranscription
www.deadstar.net

Adresse url
www.myspace.com/rocksound...

Couverture

'Eat Me, Drink Me' parle essentiellement d'amour et d'une peur féroce de vieillir...

M.M. : J'ai toujours eu le syndrome de Peter Pan. Je ne redoute pas vraiment de mourir ou de vieillir, mais plutôt de grandir et de devoir prendre mes responsabilités, ce qui reviendrait à nier qui je suis vraiment. Cet album a surtout un rapport à l'immortalité, pas dans le sens où on ne meurt jamais, mais dans celui de saisir un moment qui touche à la perfection et ainsi lui créer un espace où il restera toujours intact.

Cette fuite de l'état adulte est un point que tu as en commun avec Lewis Caroll. Ton album est-il lié à ton film sur lui, 'Phantasmagoria : The Visions Of Lewis Caroll'?

M.M. : Comme moi, en quittant la peau de Brian Warner pour devenir Marilyn Manson, il s'était créé un alter ego pour effacer Charles Dodgson. Mais je ne relierais pas les deux, mon film et mon album sont des œuvres vraiment différentes, même si pendant l'écriture du dernier, j'avais le premier dans la tête constamment. Ce qui peut m'avoir inconsciemment inspiré chez lui pour l'écriture de 'Eat Me, Drink Me', c'est la lecture de ses carnets intimes. C'est la première fois, depuis le début de ma carrière, que j'écris véritablement ce que je ressens et ce que je vis. Pour le moment, le tournage du film est en suspens, je ne pouvais pas travailler sur les deux projets en même temps.

Pourquoi t'être autant mis à nu dans ce disque?

M.M. : Pour me retrouver. Depuis plusieurs années, je perdais contact avec moi-même, malheureusement à cause de Dita. Quand j'ai sorti 'The Golden Age Of Grotesque', je perdais doucement goût à ce que je faisais, parce que, pour elle, faire de la musique était comme une trahison. C'était du temps que je ne passais pas avec elle. Je pense que Dita aimait l'idée qu'elle se faisait de moi, mais pas qui je suis réellement. Elle n'a jamais compris que mon travail, ma musique, ma peinture ou mon film sont vitaux pour moi. C'est ce qui fait que je me sens en vie. Elle me faisait tellement culpabiliser de passer du temps dessus que quand je m'y mettais je me sentais coupable en permanence et je n'étais plus créatif. Je n'y arrivais plus. Mon marriage était en train de me détruire, il m'obligeait à grandir, à devenir reponsable, plus normal, et c'est quelque chose que je ne peux pas faire. J'ai essayé parce que je suis toujours extrême dans tout ce que je fais et je voulais que ça se passe bien. Donc, j'étais vraiment prêt à abandonner la musique.

Mais elle a fini par te rattraper...

M.M. : Je ne voulais pas vraiment lui échapper de toute façon, je me mentais à moi-même. C'est aussi pour ça que je me suis beaucoup concentré sur d'autres formes artistiques comme la peinture ou mon film. Je tournais le dos à la musique, parce que je ne m'aimais plus comme chanteur, ça blessait trop ma femme. J'avais l'impression d'être égoïste. En fait, ce n'était pas la musique que je fuyais, mais moi-même. Je faisais une croix sur tout ce que j'étais parce que c'était devenu quelque chose de trop négatif. Aujourd'hui, je suis vraiment dans l'optique inverse, ce disque me réconcilie avec la musique et surtout avec le chant. Je pense que tous ceux qui l'écouteront entendront que j'ai énormément travaillé le chant, les tonalités. Ce sera d'autant plus flagrand en live. Le but était aussi de faire une musique spontanée avec un ressenti immédiat. Jusqu'à présent, j'ai toujours eu tendance à faire des disques tortueux et compliqués, non seulement parce que je suis quelqu'un de compliqué mais aussi parce que ça me permettait de choisir à qui je m'adressais. Aujourd'hui, j'ai envie de parler à tout le monde, de partager. Ce disque est une sorte d'engagement avec le reste du monde : je baisse la garde et qui m'aime me suive. Mon rapport avec l'industrie de la musique a, lui aussi, beaucoup changé. Au début, tout le monde priait pour que je me calme et que l'album suivant soit moins dérangeant, moins grinçant. Et c'était toujours pire que le précédent. Je ne fais pas de la musique pour faire plaisir à ma maison de disques, donc j'ai tendance à ne surtout pas donner ce qu'on me demande. Nous sommes arrivés au système inverse : tout le monde s'est habitué à mes coups d'éclats et à être choqué à chaque disque, c'est donc avec beaucoup de plaisir que je leur donne tout l'inverse.

Peux-tu nous parler plus précisément de la composition de 'Eat Me, Drink Me'?

M.M. : C'est Tim Skold qui a composé toutes les parties guitare, et il l'a tellement bien fait que c'était un challenge pour moi d'être au niveau avec ma voix. La musique existait depuis au moins un an, mais les parties de chant ont mis beaucoup de temps à exister. J'avais beau essayer encore et encore, ça ne venait pas, je ne pouvais pas écrire une ligne. Le seul moyen de me débloquer fut de quitter ma maison et de me concentrer sur ce qui se passait dans ma vie pour en faire une première chanson, 'Just A Car Crash Away'. Je l'ai fait écouter à des amis et c'est en voyant leurs réactions que je me suis à nouveau motivé, j'ai vu qu'ils percevaient l'humanité et l'honnêteté que j'avais mises dans mes paroles. Et surtout qu'ils m'acceptaient comme ça, sans artifice, ce qui n'est pas évident vu le poids de mon personnage. J'ai écrit cet album comme j'aurais écris un journal intime, ce que je n'ai, par ailleur jamais fait pour des raisons qui m'échappent. C'est Tim qui m'a conseillé de le faire. Dans 'If I Was Your Vampire', quand je dis "6.am, Christmas morning", ce n'est pas une image, je ne m'étais pas encore couché, c'était le matin de Noël et j'étais à ce tournant étrange et excitant de ma vie. Tout ce que je pouvais faire, c'était d'écrire des chansons, et de faire en sorte qu'elles reflètent vraiment ma vie à ce moment-là. J'avais besoin que les gens sachent ce que j'avais en moi, c'est ça aussi l'art : montrer ses tripes. Je me rends compte que c'est assez difficile pour moi de parler de ce disque parce que j'ai fini de l'écrire il y a très peu de temps, j'ai très peu de recul.

C'est la première fois depuis 'Mechanical Animals' que tu montres ta sensibilité !

M.M. : Je voulais que les gens voient que je suis fragile, ça ne me fait plus peur. Mon personnage, Marilyn Manson, est le fruit de deux icônes, Marilyn Monroe et Charles Manson que le monde ne connait plus que part leur nom, personne ne sait vraiment qui ils sont et ça ne les intéresse pas. Je suis devenu une icône à mon tour, mais je veux rester un être humain, et surtout ne pas être réduit à une image. Car c'est exactement ce qui a brisé mon marriage. A présent, je veux montrer mon côté humain. Beaucoup de journalistes pensent que je redeviens Brian Warner, mais c'est une grosse erreur. Je suis Marilyn Manson, mais un Marilyn Manson humain. J'ai ça en commun avec le reste du monde qui pense que je n'ai aucun sentiment.

C'est assez drôle de se dire que, alors que le monde entier essaie de te détruire depuis plus de dix ans, la seule personne à y parvenir soit une femme !

M.M. : En effet, les femmes sont mon talon d'Achille. L'Amérique a eu beau essayer par tous les moyens de m'anéantir, elle n'y est pas parvenue, parce que le plus dangereux pour moi, c'est que j'ai envie de me tuer. Je suis le seul à pouvoir le faire et j'en étais arrivé là avec mon mariage. Si j'étais vraiment un vampire, ce n'est pas un pieu qu'il faudrait m'enfoncer dans le cœur pour me tuer, mais une femme, Je leur donne tout le crédit et le pouvoir possible et je n'ai aucune honte à les mettre en avant. Quand j'aime, je me donne entièrement. C'est le sens premier du titre 'Eat Me, Drink Me'. Le plus beau sacrifice que tu puisses faire par amour c'est de te laisser consommer par l'autre, de se faire dévorer autant au sens propre que figuré. C'est mon vrai fantasme.

Et c'est également une femme qui t'a permis de te reconstruire puisque tu as retrouvé l'âme sœur en la personne d'Evan Rachel Wood...

M.M. : Oui. Dans 'Eat Me, Drink Me', on peut sentir les deux phases par lesquelles je suis passé. D'abords la rupture avec Dita et la tristesse qui s'est ensuivie, puis le fait que je retombe amoureux et ma reconstruction. Quand j'ai recontré Evan, c'est comme si j'avais trouvé ma jumelle. C'est une des raisons qui m'ont poussé à me sortir de mon mariage et de cet état de culpabilité dans lequel je pourrissais. En me voyant en elle, j'ai vu ce que j'étais en train de perdre, le moi qui disaparaissait. On est très semblables, elle comprend ce que je vis et mon besoin organique de créer, d'être un artiste. Je ne suis pas quelqu'un de facile à vivre, je me couche quand le soleil se lève, je suis imprévisible et surtout prêt à tout pour mon travail. Il faut que je sois avec une personne qui comprenne tout ça. Notre relation est très différente de celle que j'avais avec Dita. J'étais pris au piège de l'amour, j'ai voulu lui prouver mon attachement en l'épousant et je me suis trompé. Le plus important, au final, c'est d'être heureux et amoureux, et que ce soit siffisamment fort pour ne pas avoir besoin de le prouver en l'officialisant. J'avais une relation amoureuse très saine et solide avant de me marier.

La presse people fait d'ailleurs ses choux gras de cette nouvelle liaison. Toi qui contrôle de près ton image depuis toujours, tu ne fais rien pour empêcher ça?

M.M. : Je peux toujours contrôler les choses, mais je me fous sincèrement de ce que disent les gens. Ce n'est pas moi qui ai décidé de faire de mon divorce un évènement public. Avant de commencer la promo de 'Eat Me, Drink Me', je n'ai fait aucune déclaration à ce propos. Ce sont les journalistes qui veulent que j'en parle, et si je ne m'exprime pas, ils inventeront. Donc je préfère dire la vérité, même si, au fond, ça ne regarde ni la presse, ni même mes fans. Il y a plein d'aberrations qui se dient sur moi. Par exemple que Lindsay Lohan est ma meilleure amie, mais ça ne m'intéresse même pas, je n'ai pas à me justifier. D'autant plus que tout le monde a toujours dit n'importe quoi sur moi et que je ne suis pas certain que ce soit beaucoup plus grave de me faire passer pour un crétin d'Hollywood que pour le responsable d'une tuerie d'adolescent. En revanche, ce qui me dérange, c'est que je commençais à avoir l'impression de faire partie de ces gens qui sont célèbres juste pour l'être, sans aucun travail artistiques derrière, ce que je refuse catégoriquement. J'ai écrit une chanson là-dessus, 'Red Carpet Grave'. La célébrité peut vite t'enterrer.

À force de vouloir être naturel et humain, tu ne vas plus du tout être l'ennemi public n°1. Ca ne va pas temanquer un peu de ne plus être vu comme le diable du rock?

M.M. : Nous vivons dans un monde où il n'y a plus aucun interêt à s'attaquer à qui que ce soit car tout le monde est une victime. Tout est très politique et sans issue. Donc, l'acte le plus puissant de rebellion que je puisse accomplir, le plus étonnant en tous cas, c'est de faire un album qui vient de l'intérieur et qui parle de la condition humaine. Personne ne s'attend que je fasse ça, et je n'ai pas envie pour le moment d'être celui qui se lève pour tous les autres. Les gens seront choqués de m'entendre parler de quelque chose qu'ils comprennent et partagent, beaucoup plus que si je ressors mon discours antireligieux, comme ces dernières années. J'aime l'idée qu'ils soient troublés de découvrir que je suis comme eux, ou plutôt qu'eux sont comme moi alors que, jusqu'à présent, j'étais leur pire cauchemar. Cela dit, même si je me tourne vers des thèmes plus humains et universels, je reste Marilyn manson. Donc il ne faut pas s'étonner que je puisse relier l'amour, le vampirisme et le cannibalisme. Ce ne sont pas des images mais la façon dont je vis, c'est ma vision du romantisme et de l'amour. Si je pouvais choisir ma mort, je voudrais être dévoré par la personne que j'aime.

À quoi peut-on s'attendre sur la prochaine tournée?

M.M. : Il est clair qu'avec le nombre d'années que j'ai passé sur scène et ma tournée de singles pour 'Lest We Forget' il y a certains titres dont j'aimerais me débarrasser parce que je m'en suis lassé. Je sais que mon public a envie de les entendre, donc je pense que je me contenterai de supprimer 'Sweet Dreams' de mon set. Quand je vais à un concert, ce qui arrive très rarement, je n'aime pas que le groupe ne joue que son dernier album. Cela-dit, je vais, malgré tout, laisser une grande place à 'Eat Me, Drink Me', car ce disque m'a presque sauvé la vie. S'il n'existait pas, je n'existerais plus non plus. Lorsque j'ai écrit 'If I Was Your vampire', j'ai immédiatement su qu'elle ouvrirait le concert, elle est très puissante. Musicalement, je souhaite retrouver l'ambiance rock'nroll et glamour de la tournée 'Mechanical Animals'. Je vais donc mettre de coté 'The Golden Age Of grotesque' et me concentrer sur des vieux titres. Aux Etats-Unis, nous allons tourner avec Slayer, car je pense qu'il est grand temps de ramener le coté sombre du rock. Même si musicalement et visuellement nous sommes très différent, je pense que notre but est le même : comme Justin Timberlake qui voulait 'Bring The Sexy Back', nous allons "bring the devil back". Ce sera très dark et théâtral.

Ton premier clip pour cet album, 'Heart-Shaped Glasses' promet d'être très cru...

Une chose est sûre, c'est que la peinture m'a beaucoup aidé à mettre mes chansons en images. Et je trouve que 'Eat me, Drink Me' est un album très visuel, on peut imaginer les chansons physiquement rien qu'en entendant les paroles. Je suis très attaché à tout ce qui touche ma musique, donc c'est moi qui ai réalisé le clip. Je suis le premier à tester la technique 3D de James Cameron (qui devait réaliser le clip mais qui s'est finalement retiré, ndlr) qui n'a, pour le moment, été utilisé qu'au cinéma. Elle permet de voir de la 3D sans avoir besoin de lunettes adaptées. Le clip est très sexuel et subversif, ce qui est assez ironique quand on sait quela 3D est essentiellement utilisée pour les films d'animation pour enfants. Il met en scène Evan Rachel Wood et se passe en partie dans une sorte de chambre que je voulais faire ressembler à une artère, pour finir dans une tempête de sang. Il a un côté très 'True Romance' avec une vision abrupte de l'amour et du romantisme, mais c'est comme ça que je vois les choses. C'est très Marilyn Manson en fin de compte.

On a beaucoup entendu parler de projets de merchandising portant ton nom : du maquillage, du parfum, de l'alcool. As-tu envie de faire du nom Marilyn Manson une marque?

M.M. : On m'en a beaucoup parlé, surtout à propos de mon nom pour de la cosmétique, mais ce n'est pas quelque chose que j'ai envie de faire de manière égocentrique, juste pour voir écrit Marilyn Manson sur un n'importe quoi. Il faut que ça soir un produit qui me tienne à coeur. Cela fait maintenant plusieurs années que je bois de l'absinthe, et je voudrais en effet créer ma propre marque (il a offert un prototype de bouteille sous la marque Mansinthe au responsable du Festival de l'absinthe de Pontarlier, ndlr). Mon but est de réhabiliter cette boisson dans sa plus pure tradition, car elle a une histoire très intéressante. Ainsi, comme je les invite à la faire avec le titre 'Eat Me, Drink Me', les gens pourront me boire !

Tu as choisi Paris pour faire une exposition de tes peintures il y a deux ans, quel rapport as-tu avec la France?

M.M. : La plus grosse partie de mon inspiration vient de chez vous. Je me sens beaucoup plus proche de vous que des Américains, nous partageons la même culture et beaucoup de valeurs. C'était très important pour moi d'exposer à Paris, d'autant plus dans un lieu haut en histoire comme l'Hôtel Lutetia. L'ambiance même de l'exposition n'était pas la même qu'aux États-Unis. Pour ma dernière expo en Floride, j'ai vendu beaucoup de toiles. J'ai l'impression que les visiteurs sont plus intéressés par l'idée de posséder une de mes toiles que de comprendre l'art. Il y a beaucoup d'artistes français dont je suis proche : Jean-Paul Gaultier, les photographes Pierre et Gilles, qui m'avaient pris comme modèle avec Dita, Gaspar Noé, Vanessa Paradis. J'aimerais collaborer avec des Français, surtout en ce moment où je me sens prêt à m'ouvrir sur le monde. Je pense aussi que c'est en France que je terminerai le tournage de 'Phantasmagoria : The Visions of lewis caroll'.