Magazine
Empyrean

Pays
États-Unis

Date de parution
Jamais sorti

Journaliste
Sarah Fim

Retranscription
www.deadstar.net

Traduction
Gilles Vaugeois

Sniffe un peu avant qu'on reprenne.

M.M. : Cette poudre sait faire parler. [Reniflements] Beurk ! [Il sursaute en voyant sur la vidéo une scène au cours de laquelle des handicapés se font mutiler].

Quand as-tu commencé à prendre de la cocaïne?

M.M. : Ça fait pas très longtemps. La première fois, c'était sur la tournée de Nine Inch Nails. On venait de finir un show à Chicago et un des roadies m'a dit de passer avec Twiggy dans la loge de Trent. Il était là avec un de ses musiciens. La pièce était dévastée, il y avait de la nourriture partout. De la merde était écrasée sur le sol. Des fringues sales traînaient dans tous les coins. Tout était recouvert de farine, car ces types avaient l'habitude de se balancer de la farine.
Au milieu des débris, il y avait un type étrange aux cheveux gris, une espèce de hippie vérolé qui avait pu passer backstage en refilant de la dope : il avait préparé une trentaine de lignes sur le lavabo en alu de la salle de bains. C'était la caricature de la drogue chez les rockstars, il y en avait au moins 500 grammes. Il nous a fait : "Vous en voulez?" Et nous : "On n'en a jamais pris" Alors il nous a dit : "Essayez." On a essayé et ça nous a explosé la tête. On s'est fait ligne sur ligne.
Je portais des sous-vêtements en caoutchouc qui n'avaient qu'une seule ouverture pour laisser passer ma bite. Je n'ai porté que ça pendant cette tournée. Et il y avait ces deux nanas qui attendaient backstage, une blonde et une rousse : les deux étaient bien roulées. L'une faisait des études de psychiatrie, l'autre n'était qu'une trainée. Je me rappelle que j'étais très stoned, et que j'avais toujours mon pantalon que je ne retirais que lorsque j'allais me coucher. Et je les ai baisées toutes les deux tout habillé, dans l'antichambre, une sorte de version crade de Superman. Ma peau ne les a pas touchées. C'était comme si je portais une capote intégrale.

Tu n'avais pas peur que ton cœur lâche à cause de la cocaïne?

M.M. : À l'époque, je m'en foutais complètement. On pensait que c'était drôle, juste un cliché, qu'il n'y avait que des crétins comme John Belushi et Corey Feldman pour se foutre en l'air avec ça.

Cette tournée a dû être ahurissante. Tu sors de nulle part et tu vis comme une rock star sur le circuit des stades!

M.M. : Personne n'avait entendu parler de nous, et notre album n'était pas encore sorti. Des rumeurs couraient, nous avions eu quelques papiers grâce à notre agent, Sioux Z, qui était très excité par notre projet, bien que je sois persuadé qu'elle n'y comprenait rien. J'en voulais toujours plus. C'était mon problème : j'en voulais toujours plus. Et à chaque fois que j'en parlais à mon agent de publicité, à ma maison de disques ou à mon producteur, ils me disaient que je devais être patient et qu'il fallait que j'arrête de rêver. Même Trent et son manager, le jour où ils nous ont signés, nous ont dit un truc du genre : "Les mecs, je pense qu'un jour vous vendrez autant que Ministry."

Ça veut dire 200 000 albums.

M.M. : Exact. Et ça me brisait le moral. Je veux être plus gros que Kiss. Je veux pas passer inaperçu. Je devrais pas le dire, mais merde, personne ne lit ton magazine.
En tout cas, depuis le début, j'ai toujours eu l'impression de participer à une compétition. Pas de mon côté, mais du leur. Ils n'arrivaient pas à me suivre, j'avais toujours une longueur d'avance dans ma tête, j'étais certain d'y arriver, mais j'étais le seul. C'était très décevant. Y a un truc que personne comprenait alors : la seule façon d'arriver là où vous voulez, de réaliser vos rêves et de devenir important, c'est d'exiger ce type d'attention. C'est à vous d'y croire. Et je pense qu'à l'époque personne n'y croyait à part moi et mon groupe, enfin tout du moins le noyau du groupe, c'est-à-dire Pogo, Twiggy et moi.

Revenons-en à la tournée.


M.M. : Ouais, d'accord. Il s'est passé plein de choses intéressantes avec Jim Rose [leader d'une troupe itinérante de monstres et de contorsionnistes appelée The Jim Rose Circus Sideshow]. C'était toujours une grande émotion de l'avoir à côté de nous parce qu'il avait une idée à la seconde. Il y avait une fille qui nous suivait de ville en ville pendant la tournée, un peu grosse, mais mignonne : elle ressemblait à ce que pourrait être une femelle Koala avec des mamelles de style gothique. Un soir, on l'a convaincue de se mettre nue, de se pencher en avant tandis que, tour à tour, tout le monde crachait en visant son trou du cul. Je n'ai pas participé à ce jeu que je trouvais vulgaire.

Tu dis ça juste pour moi.

M.M. : Non, c'est vrai. Effectivement, à un moment je me suis dit : "Pourquoi pas?" Mais j'étais gêné, j'avais un peu honte pour elle. Elle semblait être le type de personne qui voulait simplement se faire accepter. On profitait de son anxiété et de son dénument, et j'ai un faible pour les gens comme ça, parce que j'ai un tel besoin de reconnaissance que j'ai souvent laissé les gens profiter de moi. J'ai moi-même établi certaines limites à ne pas dépasser. Je ne pense pas détenir la vérité. Je prenais ça pour une simple distraction. Sauf que je n'y participais pas. Par-contre, j'ai participé à d'autres trucs. Celui qui m'a le plus marqué s'est passé à la fin de la collaboration de Jim Rose à la tournée. On avait envie de déconner. Jim Rose avait rassemblé des gens très différents les uns des autres. Il avait bien fait les choses. Il avait amené une dizaine de filles nubiles et toutes prêtes à se faire sauter. Malheureusement, ce n'est pas ce qui s'est passé, et je suis certain qu'elles ont été déçues. À la place, il a inventé un concours de mouvements d'intestins, dont le but était de s'enfiler une poire à lavement et de la garder la plus longtemps possible. La première personne qui la rejetait avait perdu. Trois des filles ont accepté d'y participer. Elles étaient pas mal pour des filles qui participent à ce genre de truc. Moi, je donnais les poires à lavement et je tenais un bol de céréales Fruit Loops sous leur cul. La première des filles l'a immédiatement expulsé - en rejetant une espèce de liquide brunâtre qui n'était pas tout à fait de la merde. Juste un liquide d'une couleur étrange. Du coup Mr Lifto, qui jouait le costaud dans le Jim Rose Show et qui avait une bite à la place du cerveau, a avalé le bol de céréalses. La fille qui a fini par gagner n'a pas rejeté la poire, ni même chier.

Et qu'est-ce qu'elle a gagné?

M.M. : Notre respect et notre admiration.

Tu t'es senti vengé quand tu es revenu à Fort Lauderdale avec le statut de rock star?

M.M. En fait, notre premier grand show a eu lieu à Miami. Tout le monde était là : mes parents, toutes les filles avec qui j'avais couché, toutes les filles avec qui j'avais eu envie de coucher, ainsi que tous ceux que j'avais virés du groupe. Et pendant que nous étions sur scène, Robin [Fink], le guitariste de Nine Inch Nails, est arrivé en courant, vêtu d'un cache-sexe avec, à la main, un gâteau recouvert de poudre qu'il avait l'intention, pour une raison qui m'échappe, de m'écraser sur la tête. Pour contrer ce sabotage, je l'ai attrapé, j'ai baissé son froc et mis son pénis flasque et salé dans ma bouche. Et...euh...je l'ai sucé pendant quelques instant, mais pas suffisament pour que se soit une vraie pipe. Il faut que je signale que ça ne m'a pas fait bander, juste pour faire taire tous ceux qui prétendent que je suis gay. Ensuite, très emmerdé, il est sorti de scène à toute allure et, dès la fin du show, il a fallu que j'échappe aux flics. Ils sont venus backstage pour m'interpeller, alors que j'étais caché dans les toilettes où, traditionnellement, nous planquions la dope. Par chance, ils n'ont jamais envoyé de mandat d'arrêt ni engagé de poursuites pour cette évènement particulier.
On a recommencé quelques jours plus tard, en privé. On racontait cette anecdote pour la vingtième fois à la fête qui a suivi le concert de Nine Inch Nails, où traînaient toutes sortes de gens sélectionnés par Jim Rose en personne - beaucoup de superbes filles qui samblaient suffisamment idiotes pour faire tout ce qu'il voudrait. On m'a demandé de refaire la performance : je ne me suis pas dégonfléet j'ai recommencé pour prouver que ce n'était pas uniquement pour l'art, mais également pour le plaisir. Cette fois, je m'y suis mieux pris et, contrairement à lui, je pense, je ne bandais toujours pas.

Qu'est-ce qui s'est passé d'autre au cours de cette tournée?

M.M. : Je crois que ma première vraie expérience dans le monde du rock'n'roll, ça a été à Cleveland, le jour oùHole a rejoint la tournée. La programmation était : Marilyn manson, Hole et Nine Inch nails. Courtney est montée sur scène en retard. Elle descendait à peine de l'avion et était complètement en vrac en arrivant au concert. Elle a certainement fait l'un des pires concerts de sa vie. Je suis certain qu'elle le reconnaitrait. Elle a enlevé le haut et a fait une réflexion sarcastique sur Trent Reznor, comme quoi il était le champion ou le pire pour faire chier le public, avant de se jeter dans la foule. les gens essayaient de lui tripoter les seins et de la déshabiller entièrement.
Une fois sortie de scène, elle s'est pointée dans notre loge qui était juste à côté de la sienne. Elle n'avait plus que sa culotte et son soutien-gorge, et elle traînassait, étalée là, soit défoncée, soit bourrée. Peut-être les deux. J'étais troublé par la situation car - en dehors de Trent - c'était une des premières personnes de (mauvaise) réputation que j'avais jamais croisées. J'ai donc gardé mes distances. je ne sais pas si c'est parce que j'étais effrayé ou si je ne voulais pas être mis en cause. Elle a essayé les fringues de tout le monde. Je me souviens que Daisy m'a gonflé parce que, avec son mauvais goùt habituel, il essayait d'échanger ses vêtements contre une des guitares de Kurt Cobain. Elle a été très cool à ce sujet et n'a pas été choquée.

Encore un peu de vin?

M.M. : Oui. Il faudrait que je dorme, en fin de compte. [Il remplit son verre.]

Courtney a toujours prétendu avoir eu une relation avec Trent, Trent l'a toujours nié. Quelle est la vérité?

M.M. : Je ne devrais pas en parler. Tout ce que je dirai c'est qu'il me semble que Trent avait amené Hole sur la tournée pour apporter un peu de nouveauté. Il semblait la détester et je pense qu'il l'avait prise sur la tournée, soit pour se moquer d'elle, soit pour simplement l'étudier. mais au fur et à mesure, j'ai remarqué que Trent et Courtney passaient de plus en plus de temps ensemble; d'ailleurs, à ce moment de la tournée, Trent ne nous parlait plus beaucoup. Il semblait avoir disparu dans son propre monde ou dans celui de Courtney.

Bref, tu ne sais pas s'ils couchaient ensemble.

M.M. : Et bien, les choses ont commencé à devenir bizarre un peu plus d'un mois après, vers la fin de la tournée. Courtney s'est pointée au bungalow de Trent, a essayé de forcer la porte et de faire d'autres trucs dont je me souviens pas parce que j'étais bourré. Mais elle piquait une crise comme seule peut le faire une fille que t'as baisée. J'ai donc pensé qu'il se passait quelque chose dont Trent ne nous avait pas parlé, surtout qu'il rôdait autour de sa chambre d'hôtel à des heures bizarres de la nuit. Encore aujourd'hui, il n'admettra devant aucun d'entre nous ce qui s'est passé. A toi de juger.

Je pensais que tu devais me dire la vérité sur tous les évènements de l'année dernière.

M.M. : Je dis la vérité. Twiggy peut t'en dire plus parce que, par la suite, il a eu avec elle une relation discrète, non officielle, dont personne n'a entendu parler.

C'est vrai Twiggy?

T.R. : la vérité, c'est que j'ai besoin de Whisky et de speed.

M.M. : Ce qui est arrivé, quand Hole a quitté la tournée, c'est qu'on n'arrêtait pas de tomber sur Courtney. À chaque fois qu'elle se pointait, cela mettait Trent dans un état de stress pas possible. C'est un type qui n'aime pas les conflits, alors plutôt que de les affronter, il se ronge les sangs. Une nuit, nous sommes partis en virée. Je crois que c'était à Huston : Trent travaillait sur la bande son de Natural Born Killers. Twiggy et moi, on est entrés dans un bar et un type nous a refilé de la dope. On a connu un des nos premiers grands flips. J'avais la sensation que j'allais mourir, je voulais appeler tous ceux que je connaissais pour leur dire que jeles aimais, que j'avais peur. Pendant que j'étais en plein flip, Twiggy a disparu parce qu'il avait reçu un coup de fil hystérique en plein milieu de la nuit. Courtney était apparemment en ville et lui avait dit : "Ramène-toi, je flippe!" Il est réapparu le lendemain matin à sept heures. Je lui ai demandé ce qui s'était passé. Il a enlevé sa chemise et m'a montré des traces géantes de griffures rouges qu'il avait dans le dos. penaud, il m'a avoué s'être adonné à des actes sexuels particulièrement obscènes et très graphiques. Très excitants. Je laisse le reste à ton imagination. Ils ont continué leur liaison en la gardant secrète, sans doute parce qu'à l'époque Twiggy n'était pas assez connu pour que Courtney reconnaisse qu'elle baisait avec lui.

Penses-tu qu'elle le manipulait pour avoir Trent?

M.M. : Je ne sais pas, mais Trent semblait le penser. Et ça a marché. Peu de temps après, on a reçu un coup de fil de John Malm, le président de Nothing. Pendant la tournée, on avait viré notre manager de Floride, bien trop occupé avec le groupe de country Mavericks pour s'intéresser à nous. Il a passé le relais à Nothing. Alors, John Malm, notre nouveau manager, nous a dit : "Ecoutez, ne traînez pas avec Courtney. Elle est en train de chercher où Trent se trouve, elle se sert de vous pour le savoir."

Alors, Twiggy, qu'as-tu choisi? La paix de Trent ou ta relation nouvelle avec Courtney?

T.R. : Du Wisky et du speed.

M.M. : Il est resté avec elle, mais pas du tout pour provoquer qui que ce soit. Il était juste fou d'elle. Je pense aussi qu'il était fasciné par Courtney parce qu'il n'avais pas vécu d'aventure avec quelqu'un de cette stature. Pendant cette période, je ne comprenais pas vraiment Courtney, je me rangeais du côté de Trent. J'ai sympathisé avec lui et j'ai cru sa version de l'histoire. Je ne sentais pas du tout Courtney et je n'avais pas envie de m'en mêler. [Soudain, Twiggy a bondi de sa chaise en rougissant]

T.R. : Tout le monde m'accusait de me faire manipuler, mais à cette époque c'était une vraie histoire. Elle avait une signification. J'ai plus appris avec cette relation qu'avec aucune autre. Elle m'inspirait. Plus nous étions proches l'un de l'autre, plus la pression était grande pour qu'on s'éloigne. Je pense qu'au début il y avait aussi l'idée que je discréditais le trophée de Trent. [Il s'écroule à nouveau sur sa chaise.] Le timing n'était pas bon.

Twiggy, veux-tu ajouter quelque chose?

T.R. : Du Whisky et du speed.

M.M. : Jusqu'à récemment, je n'avais jamais eu de vraie conversation avec Courtney, et là, j'ai découvert que c'était quelqu'un de très bien, et de beaucoup plus stable que ne le pense la majorité des gens. Nous jouions quelque part sur la cote ouest, lorsqu'on a frappé à la porte de notre bus. J'ai entendu cette voix alcoolisé et râpeuse en train de hûrler : "Jeordie ! Jeordie ! Où est cet enculé de Jeordie ?" Et Courtney est montée dans le bus en boitant, car, apparemment, elle était tombée la nuit précédente et s'était blessé à la jambe. Elle a vu une fille assise et l'a immédiatement prise à partie en hurlant : "T'as aucune raison d'être dans ce bus. Tu f'rais mieux de te trouver un clavier et de démarrer ton propre groupe. Ca serait ces mecs qui seraient dans ton bus."
Puis elle nous a regardés et nous a demandé si nous avions des beignets. J'en avais une douzaine, elle en a prit quatre et les a dévorés avant même d'avoir eu le temps d'ouvrir la bouche. Alors elle a viré son bandage et l'a balancé à notre directeur de tournée qui commençait à criser parce qu'il avait du sang sur lui. Même si c'était le sang d'une star, ça n'était pas dans son contrat. Lorsque Twiggy a déboulé de l'arrière du bus, où il avait sans doute planqué plusieurs adolescentes, il semblait à la fois embarrassé et amusé par la situation. C'est à cet instant précis que j'ai commencé à bien aimer Courtney et à avoir du respect pour elle, parce qu'elle m'avait fait rire : je la trouvais cool.

Je me suis laissé dire que, pendant le dernier concert, les Nine Inch Nails se sont vengés. C'est vrai?

M.M. : Ils ne se sont pas vraiment vengés. C'est une tradition pendant le dernier concert d'une tournée. Le groupe qui ouvre se fait emmerder par la tête d'affiche. Donc, à Philadelphie, lors de notre dernier show, je sortais des toilettes en backstage avant de monter sur scène et, là, j'ai vu deux filles nues enlacées qui se caressaient. A côté d'elles, il y avait, à poil, un étrange bisexuel. Tout le monde - notre groupe et Nine Inch Nails - les regardait. C'est alors que le type s'est approché de moi : "J'ai entendu dire que tu étais prêt à faire un fist-fucking backstage à tous ceux qui avaient des couilles. Je voudrais savoir si je peux profiter de cette proposition." Nine Inch Nails me l'avait mis dans les pattes parce que, sur scène, j'avais pris pour habitude de lancer cette phrase : "Qui veut me suivre backstage que je lui enfonce mon poing dans le cul?" Ils s'étaient dit : "Ah, ah, on va lui ramener un mec et il va se dégonfler". Mais, plus pour détruire leur plan que par peur de passer pour un hypocrite, j'ai répondu : "D'accord, pas de problème." J'ai enfilé un énorme gant en caoutchouc jusqu'au poignet et, ne trouvant qu'une plaquette de margarine en guise de lubrifiant, j'en ai enduit mon poing et puis j'ai essayé d'enfoncer ma main le plus profondément possible, sans doute au-delà de mes phalanges, dans le rectum béant et angoissé de ce type.
Je pensais que ça allait être terminé. Mais lorsque cinq minutes plus tard je suis monté sur scène, Nine Inch Nails nous ont tenu un guet-apens et nous ont recouverts de toutes les substances dégoûtantes qui leur tombaient sous la main - farine, sauce tomate, vaseline, guacamole, ketchup, talc pour bébé. On a donc été obligé de monter sur scène avec toute cette merde sur nous et, pendant qu'on jouait, cinq strip-teasers sont arrivés en courant sur la scène et ont commencé à danser. Je trouvais que ça allait trop loin : ils nous sabotaient notre show, je ne voulais pas que les spectateurs pensent que je puisse être reponsable d'un truc aussi stupide.
On est sortis de scène avec une énorme envie de faire payer à Trent et à sa bande ce bizutage qui avait été trop loin. Mais ce n'était pas terminé. Je portais un short en cuir et des chaussettes trempées, et nous étions recouverts de bière, de sueur, de rouge à lèvres et de tous les condiments qui traînaient backstage. On est tombés dans une nouvelle embuscade, sans avoir le temps de nous réfugier dans notre loge : on était couverts de crème fouettée. Des gardes de la sécurité nous ont sauté dessus pour nous passer les menottes dans le dos, nous ont entraînés vers une sortie de secours, puis nous ont forcés à monter dans un pick-up. Ils ont fermé les portières avant de démarrer : il ne s'agissait plus d'une plaisanterie. Avec le recul, je suis impressionné par l'organisation qu'ils avaient mise en place. Mais, sur le moment, j'avais une trouille terrible parce qu'on a roulé pendant une demi-heure. On a atterri dans le centre de Philly où ils nous ont fait descendre de la camionnette, puis ils ont jeté les clés des menottes dans une poubelle. Ils ont froissé un billet d'un dollar qu'ils ont lancé par terre en éclatant de rire : "Ca vous aidera à retourner au concert."
Il devait faire dans les cinq degrés, on était pratiquement nus, grelottant de froid, trempés et couverts de crasse. Nous étions si effrayants, pathétiques et dégénérés que personne n'aurait voulu marcher sur le même trottoir que nous. On a quand même fini par tomber sur des étudiants que nous avons suppliés de nous reconduire au stade.

Tu leur en veux?

M.M. : Non. Lorsqu'on est capable de passer un savon, il faut savoir en recevoir. À cette époque, j'avais beaucoup de mal à garder mon sang-froid, mais à présent je vois ça comme une bonne farce, beaucoup plus subtile et cruelle que tout ce que j'aurais pu inventer. En fait, c'était comme un bizutage de première année. On pouvait passer dans la classe supérieure.

Il y a quand même bien eu un peu de sang versé en cours de route, dont ont été victimes votre batteur et un certain nombre de poulets?

M.M. : Bon, il faut que je mette les choses au point. Il y a des gens qui prétendent que nous avons tué un poulet au cours d'un show au Texas, d'autres qu'il n'est pas mort. En vérité, une fois la tournée avec Nine Inch Nails terminée, nous avons fait quelques shows de notre côté avant d'aller à la Nouvelle Orléans pour bosser sur le single Smells Like Children. Pour plaisanter, j'avais suggéré que nous ayons un poulet vivant dans notre show. Je pense qu'au Texas il est tout à fait normal d'avoir des poulets qui courent partout, parce qu'un soir, backstage, au milieu des pousses de céleri et des bouteilles de Jack Daniel's, on a trouvé un poulet en train de glousser dans une cage. Je l'avais baptisé Jebediah et je me suis rapidement attaché à lui. Je n'avais aucune intention de le tuer. Or le décor de notre spectacle étant un croisement bizarre entre Ziggy Stardust et Massacre à la Tronçonneuse, je trouvais visuellement intéressant d'intégrer le poulet à ce que nous essayions de représenter. Il a donc fait la tournée avec nous, et de temps en temps je lui tendais le micro pour qu'il chante avec nous. Mais au cours d'un show au Trees à Dallas, la porte de la cage s'est brusquement ouverte, le poulet s'est envolé dans la foule qui le lançait dans toutes les directions, mais il n'est pas mort. Il est retournée dans sa ferme et, depuis, a certainement dû être transformé en Nuggets. Dieu m'interdit de tuer un poulet, mais Ronald McDonald a le droit de le faire. Du coup, "tuons le poulet" est devenu une expression que nous utilisons soit pour se défoncer, soit pour avancer. Lorsque nous sommes prêts à monter sur scène, plutôt que de s'en taper cinq ou de se dire : "Allons nous éclater", on se dit : "Allons tuer le poulet."

Il reste un ligne. Qui la veut?

M.M. : Je pense que je vais pas tarder à me coucher. Je préférerais un Valium. [Il ouvre un compartiment secret d'une bague de son index gauche et en sort une pilule bleue qu'il avale avec une gorgée de vin..]

Avant que je te laisse dormir, qu'est-il arrivé à Freddy?

M.M. : Le dernier show de la tournée était dans un bar gay de Caroline du Sud. Il n'y avait pas grand monde dans la salle, alors on s'est dit qu'on pouvait tenter un truc différent. Twiggy avait mis un costume, moi un chapeau de cow-boy noir, un long manteau noir, et je m'étais peint une ligne noire qui partait de mon front pour finir sur ma bite. Pogo était torse nu, il portait mon sous-vêtement avec l'ouverture pour la bite, ainsi qu'une énorme ceinture cloutée sur laquelle le mot Hate flamboyait en grandes lettre rouges. Il ressemblait à une sorte de grand bébé poilu et terrifiant surmonté d'unee tête de foetus chauve, une large poitrine broussailleuse, une ceinture de force de catcheur olympique, bourré aux stéroïdes, une bite flasque entourée de vinyle noir et des bottes de combat. C'était lui, parmi nous tous qui avait le look le plus gay. J'ai essayé de convaincre Daisy de faire quelque chose de différent et de prendre davantage de plaisir; il m'a répondu un truc stupide du genre [parlant lentement, d'une voix traïnante] : "Ouais, pigé. Je devrais ressembler davantage à Daisy Berkowitz."
Tout le monde savait que Freddy allait être viré sauf lui, car une semaine plus tôt, pendant que Freddy bricolait dans son coin, on avait auditionné Kenny Wilson, un batteur de Las Vegas, un type calme et plus âgé, a qui on avait demandé de rejoindre le groupe sous le nom de Ginger Fish. Il avait passé une nuit avec nous dans le bus, on avait juste raconté à Freddy que c'était un copain de notre manager. Il a gobé ça.
On ne voulait pas faire de peine à Freddy, on l'aimait bien en tant qu'individu. Il fallait bien qu'on fasse un truc exceptionnel pour son dernier show avec le groupe. Twiggy et moi, on s'est rasé les sourcils, lui avait toujours sa barbichette ainsi qu'une coupe de cheveux qui consistait en quelques mèches brunes et rebelles sur l'avant d'un crâne rasé. Je pense qu'il faisait ça parce qu'il commençait à devenir chauve sur l'arrière du crâne. Il était très conscient de ce qu'il était. Cependant, on a réussi à la convaincre de se râser intégralement la tête et le visage; il a fini par ressembler à ce cancer sur pattes qu'est Oncle Fester dans la famille Addams. Il avait l'air tellement cool que, pendant quelques secondes, on a regretté qu'il quitte le groupe.
Dès qu'on est montés sur scène, on a compris que ça allait mal se passer. Les techniciens, pour fêter la fin de la tournée, avaient décidé de faire une farce mémorable en plaçant des pattes de poulet crues sur scène. J'ai glissé dessus et me suis étalé sur une bouteille de bière qui s'est fracassée. Ça m'a fait tellement chier que je l'ai prise et m'en suis lacéré la poitrine en travers. C'était mon premier geste d'auto-mutilation en public. On a sacrifié Freddy en mettant le feu à sa grosse caisse, mais le feu s'est propagé à toute la batterie, ainsi qu'à Freddy. Celui-ci s'est précipité backstage à la recherche d'un extincteur pendant que nous commencions à tout saccager. C'est ainsi que le dernier jour de la tournée a été la chrysalide d'une nouvelle étape de notre évolution, une sorte d'éffusion de sang rituelle par un sacrifice à ce que nous étions en train de devenir : je ne pourrais pas expliquer en quoi parce que je n'ai pas encore compris moi-même.

En fait, tu n'as jamais vraiment viré Freddy?

M.M. : Non. On lui a jamais dit qu'il était viré, il nous a jamais dit qu'il partait. Je pense qu'il savait qu'il était sacrifié parce que, le lendemain, il a simplement pris l'avion pour rentrer chez lui. je n'ai pas eu à lui dire au revoir, je ne lui ai plus jamais reparlé. Il a fait les choses dans le calme, et j'ai beaucoup de respect pour son attitude. Alors s'il veut me faire un procès, je lui brise les rotules.