Magazine
Rock Sound (N°49)

Pays
France

Date de parution
Juillet 1997

Propos recueillis par
Xavier Bonnet

Retranscription
www.deadstar.net

Couverture

Vu le gain en publicité qu’elles entraînent pour Marilyn, considères-tu chaque nouvelle offensive de la part des ligues de moralités ou de certaines communautés chrétiennes comme une victoire personnelle de plus, un coup de canif supplémentaire contre la censure et sa bêtise réaffirmée?

MM : Dans un sens, oui. Chaque attaque de leur part est comme la précédente, elle ne repose sur rien. Ils veulent nous interdire de jouer sans avoir jamais vu l’un de nos concerts. Chacune de leurs actions montre leur aveuglement, leur bêtise. Et oui, de la sorte, ils ne font que renforcer mon propos quand je parle dans mes chansons de leur hypocrisie et de leur ignorance. Oui, j’en tire satisfaction. C’est mon rôle de montrer au reste du monde que leur mode de pensée ne repose sur rien de tangible, de montrer ces gens sous leurs jours véritables.

Comprends-tu que l’on puisse en Europe percevoir le phénomène Marilyn avec davantage de distance, pour ne pas dire de circonspection?

MM : Oui, il y a un fossé entre la façon d'être perçu d'un coté ou de l'autre de l'Atlantique, même si j'ai l'impression que ce fossé est en train de se rétrécir. Maintenant, c'est vrai, les publics européens ont toujours eu une appréciation différente du divertissement ou de l'art en général. C’est un élément de votre culture. Aux États-Unis, la culture est si superficielle, le sensationnalisme est la seule façon souvent d'apprécier l'art. Mais ce décalage ne me dérange pas du tout. Ceci étant, les choses ne sont pas aussi figées qu'elles pourraient le paraître. Aujourd’hui que Marilyn est à la mode, que nous semblons pouvoir durer, certains aux States commencent à analyser un peu plus en profondeur ce que nous cherchons à exprimer.

Le problème de Marilyn aux États-Unis ne se résume-t-il pas à cette déficience culturelle ou historique? Car, quand tu en appelles à Nietzsche ou Crowley, cela n'inspire pas grand chose à ton public...

MM : C'est tout à fait juste. Cette partie de la philosophie et de la littérature n’a pas vraiment sa place dans l'éducation scolaire aux States. C’est d’ailleurs dans l’espoir de créer un effet de curiosité que je cite souvent ces références au court de mes interviews. Dans un sens, je me mue en professeur, en éducateur.

Quand tu dis que le décalage Europe - USA ne te dérange pas, cela signifie t'il que tu peux te satisfaire d'un public qui viendrait aux concerts de Marilyn Manson uniquement pour le coté théâtral du show, autrement dit n'avoir du groupe qu’une perception superficielle?

MM : Tout à fait. Parce qu’en venant à nos concerts, il attrape quand même une partie du discours. L’important est moins dans ce que je dis que dans ce que discours cherche à provoquer, c’est à dire déclencher une réflexion personnelle. Ne rien prendre pour argent comptant, y compris dans ce que nous pouvons faire ou dire. S’il accroche à une chanson à cause du beat ou de l’agressivité qu’elle dégage, il entre déjà dans mon jeu... En fait, je me fous de ce que le public veut prendre dans Marilyn Manson. Le seul fait qu’il y puise quelque chose me rend déjà heureux.

Quand tu dis que, dans la bagarre quasi quotidienne qui t’oppose à ceux qui t’attaquent, à commencer par tous ces fondamentalistes, "il faut combattre le feu par le feu", n’en viens-tu pas à tendre vers une autre église, une autre chapelle, un autre bastion, selon tes propres critères sélectifs?

MM : Dans un sens, oui. C’est un peu le passage obligé, la face cachée de tout le concept 'Antichrist Superstar'. Une manière d’enfoncer le clou sur les liens entre religion et politique, le totalitarisme sous toutes ses formes et les outils qu’il utilise, à commencer par la télévision. Nous utilisons une image fasciste pour mieux la condamner, avec le danger qu’elle soit comprise de travers, avec le risque qu’elle ne soit pas perçue simplement comme une moquerie, également une moquerie de moi-même et du personnage que j’ai crée. C’est là tout le problème de la notion même d’idéologie. dans les années cinquante, les States sont partis en guerre contre le communisme. Mais en luttant contre une certaine forme de communisme, ils en ont engendré une autre qui ne disait pas forcément son nom.

La présence accrue de Marilyn sur MTV, le désir pour le groupe d’avoir son propre site sur internet, sont ils un autre aspect de ce "combattre le feu par le feu"?

MM : Il y a deux formes d’action, soit te plaindre des choses telles qu’elles sont, vomir sur MTV mais rêver qu’ils prennent ton petit clip, soit prendre part au jeu et essayer de le modifier de l’intérieur. j’ai opté pour la deuxième solution : faire partie d’un courant mainstream pour le transformer d’une manière qui me correspond davantage et faire passer mon discours à une plus large échelle.

Il est très rare de t'entendre parler musique pendant les interviews. Est-ce parce que l'on ne t'interroge jamais sur la question ou parce que tu considères cette musique comme un simple outil, un simple script te permettant de développer ton rôle de messager?

MM : Un peu des deux à la fois. C’est vrai que l’on m’interroge rarement sur la question, la plupart de tes collègues préférant se contenter de la controverse autour de ce groupe. La musique est quelque chose de très important à mes yeux mais, en même temps, à la différence de bon nombre de groupes de rock, elle n’est pas mon seul sujet de conversation. Elle n’est qu’un élément du tableau, un parmi d’autres. Pas un simple outil, plutôt un moyen. Mais j’adore la musique sincèrement. Elle n’est pas quelque chose de subalterne pour moi, pas... un parent pauvre.

Est-ce parce que tu as à tes cotés des gens comme Trent Reznor ou Twiggy Ramirez pour s’atteler plus directement à la musique que tu peux te consacrer davantage au message, au fond plus qu’à la forme?

MM : Dans une certaine mesure, certainement. Quand j’ai commencé, je fonctionnais déjà à partir de mots, d’idées ou d’images, que je voulais seulement ensuite mettre en sons. Et c’est une chance d’avoir trouvé des gens qui voulaient m’aider à y parvenir.

La façon dont Trent est souvent perçu comme le sixième membre "officiel" du groupe n’aurait-il pas tendance à devenir encombrant à la longue?

MM : Non, d’autant que l’on fait de moins en moins le rapprochement. Marilyn Manson a prouvé me semble-t-il qu’il pouvait exister par lui-même, même si nous sommes sur son label et qu’il est le producteur de 'Antichrist Superstar'. Ce n’est pas tant ennuyeux que...

Inapproprié?

MM : Je ne dirais pas ça non plus. Juste un peu daté! Si nous prenons toujours du plaisir à travailler ensemble, nous avons acquis une indépendance qu’il faudra bien reconnaître un jour ou l’autre.

On sentirait presque de l’irritation dans tes propos...


MM : Pas du tout. Seulement, quand on me demande maintenant : "Comment s’est passé votre collaboration avec Trent Reznor?", j'ai plutôt tendance à rétorquer un truc du genre : "Vous obtiendrez peut-être une réponse plus intéressante en lui demandant : 'Comment était-ce de bosser avec Marilyn Manson?'" (sourire)...

Dans une interview récente, tu déclarais : "Je serais celui qui ira jusqu’à se briser les reins pour que le rock redevienne à nouveau excitant. "est-ce là un choix personnel ou un "destin" forcé, dicté par le constat que personne ne semble vouloir faire le boulot à ta place?

MM : Deux raisons à cela : l'une parce que c'est dans ma nature, je ne peux concevoir les choses autrement que dans l’extrême, l’autre parce que je suis fan de musique et que je ne veux pas la voir s’étouffer à petit feu sous prétexte que tout le monde veuille se la jouer profil bas. C’est donc à la fois un choix et une obligation. Une forme de mission, là encore. Et si je sais que 'Antichrist Superstar' tient la route et qu’il se montrera durable avec le temps, notre prochain album prouvera que Marilyn Manson est tout sauf un feu de paille.

Ce concept d’Antéchrist se retrouvera-t-il sur ce prochain album ou est-il appelé à disparaître avec lui, comme le 'Ziggy Stardust' de Bowie en son temps?

MM : Je n’en sais encore rien. Aujourd’hui, je pense qu’il en restera encore quelque chose. Mais demain, dans une semaine, dans un mois, qu’en sera t’il? L'Antéchrist est une partie de moi, du début à la fin. Et ma propre fin sera aussi la sienne, d’une certaine façon. Mais cette fin ne signifie pas forcément la fin physique. Elle peut aussi correspondre à l’aboutissement d’un processus d’introspection dans les tréfonds les plus extrémistes de ma personnalité, d’en avoir terminé avec une quête nihiliste. Quand j’aurais décidé de passer à autre chose, à une autre expérimentation, il sera temps pour toi et moi d’assister aux funérailles de l’Antéchrist.

Projetons-nous maintenant vingt ans en avant. Ton fils ou ta fille vient de fêter son seizième anniversaire et vient te dire : "Papa, ce que tu as fait avec Marilyn Manson était si stupide, j'en ai presque honte..." Comment réagis-tu?

MM : (Rires) je lui dirais de patienter lui-même vingt ans et de voir ce que ses propres enfants pensent de ce qu'il a pu faire pendant l’intervalle. Il faut toujours appréhender les choses avec distance. Y compris quand on parle de tendance musicale. dans les années 80, les 70’s paraissaient complètement idiotes à la grande majorité des "penseurs". mais, dans les années 90, on a commencé à regarder cette période différemment, à lui trouver un nouveau sens. Tout est donc affaire de perspective. Sans compter que le conflit des générations est un problème que l'on est pas prêt de régler! Il faut du temps aux enfants pour comprendre leurs parents... C'est le drame du genre humain (rires) !